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EL SALVADOR - Les jésuites assassinés et leur engagement pour la vérité

Mauricio R. Alfaro

samedi 29 novembre 2008, mis en ligne par Mauricio R. Alfaro

À la mémoire du Père Segundo Montes

16 novembre 2008.

L’un des massacres les plus horribles de la guerre civile salvadorienne a été perpétré il y a 19 ans. Ont alors été sommairement assassinés six jésuites et deux de leurs collaboratrices, dont une adolescente de 15 ans.

Dans cette réflexion, nous n’allons pas rappeler le sadisme de l’armée salvadorienne, ni l’inopérant système de justice d’El Salvador, puisque l’héritage historique des martyrs va beaucoup plus loin que l’espace géographique et les caractéristiques d’un pays. Cet héritage se situe ailleurs : il marque un engagement pour la vérité à partir de laquelle ces victimes innocentes nous invitent à regarder notre époque actuelle.

Pour comprendre le legs historique des pères jésuites assassinés, la relation entre les êtres humains et leur société nous paraît centrale. En effet c’est dans cette société que les êtres humains vivent et expérimentent, comme dans le cas salvadorien, un drame existentiel avec toutes ses répercussions. Remarquons qu’El Salvador est pour nous un cas de référence accidentel, puisque notre sujet est celui de l’engagement au service de la vérité. Cet événement douloureux est le reflet d’un monde d’oppression, où tout sentiment humain et tout espoir se trouvent anéantis. C’est ce monde où des jeunes sans aucun avenir apprennent rapidement que, pour survivre, il faut être disposé à tuer ou à mourir. C’est aussi ce monde des malades qui déambulent dans les rues sans savoir où aller, ou de ceux qui, désespérés par leur situation économique, sont disposés à émigrer peu importe où et par quels moyens. Le monde, enfin, de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants, que Frantz Fanon a appelés les Damnés de la terre.

C’est dans ce monde, le salvadorien, que les pères jésuites ont fondé l’Université Centroaméricaine (UCA). C’est là où ils ont imaginé – ils ne l’ont jamais dissimulé – un autre projet de société. À cet effet, ils ont créé l’Université pour le changement social avec une orientation précise : l’option préférentielle pour les pauvres. Science et recherche se sont alliées alors pour servir cette cause et témoigner de leur efficacité, dans la mesure où elles étaient appelées à insuffler aux pauvres une pensée critique qui devait faire d’eux les artisans de leur propre histoire. La transformation viendrait alors d’en bas, de là où des hommes et des femmes dynamisés par la lumière de la raison seraient les responsables de leur destin. C’est en ceci qu’a consisté, à notre avis, la grande utopie de la direction jésuite de l’UCA.

La réaction des élites salvadoriennes dominantes ne s’est pas fait attendre. En pleine guerre froide, ces hommes de science, profondément humanistes, ont été immédiatement qualifiés de communistes. Pire encore, au milieu d’une guerre civile sanglante, ils ont été accusés d’être les idéologues du Front Farabundo Martí pour la libération nationale (FMLN). Dès lors, toute la fureur réactionnaire se déversa sur eux et sur leur projet, en utilisant la presse nationale, les bombes terroristes et les menaces de toutes sortes. À cette époque, un slogan de la droite salvadorienne scandait : « Construisez la patrie, tuez un prêtre ».

Dans les faits, au milieu d’un tourbillon de violences – personnes disparues, corps décapités, guerre psychologique contre la population civile –, l’UCA poursuivait sa mission, démythifiant la répression pour la rendre transparente et compréhensible. Les jésuites ouvraient ainsi des chemins d’espoir. Et c’est ici, dans cette recherche de la vérité, que nous trouvons le cœur de l’héritage historique des jésuites massacrés à El Salvador. Nous croyons que c’est à cause de leur engagement qu’ils continuent à nous interpeller pour faire, au-delà de leur martyr, la lecture des temps présents.

Monseigneur Romero fut assassiné dans sa propre église au moment de la consécration. Certains prêtres furent assassinés dans leurs maisons de retraite, en même temps que d’autres chrétiens. D’autres prêtres ont été pourchassés ou attirés dans des embuscades, et mis à mort. Alors que tout présageait leur fin imminente, les jésuites continuaient, fidèles à eux-mêmes et à leur engagement envers et avec les pauvres. Selon nous, il s’agit là d’un engagement de Vérité qu’ils avaient assumé et qu’ils avaient transformé en norme morale profondément intériorisée.

C’est donc à partir de ce regard éthique qu’ils pensaient la société qui les entourait, cette société qu’ils décryptaient de manière limpide dans leurs études et leurs discours. Ils arrivaient ainsi à fasciner intensément l’imaginaire de toutes les couches de la société salvadorienne. En effet, leurs analyses mettaient à nu l’hypocrisie et l’irrationalité du pouvoir dominant. C’est ainsi, par leur force morale, qu’ils forçaient l’enthousiasme et la reconnaissance du peuple.

Les jésuites représentaient alors, pour toute une génération d’étudiants, le modèle d’un nouveau type d’intellectuel, qui n’agit pas comme l’astucieux intellectuel opportuniste, toujours à la recherche du poste prestigieux ou du compagnonnage des « puissants », mais qui le fait en vue du bien commun. C’est cet engagement éthique en faveur de la vérité qu’ils ont assumé jusqu’aux dernières conséquences. Ils ont ainsi donné le témoignage d’amour le plus grand pour l’humanité. Dans ce sens, les jésuites assassinés transcendent, même dans la mort, un espace géographique pour se situer dans la lignée universelle des grands hommes. De ceux qui, avec leur sacrifice plein de générosité, continuent de dialoguer avec nous, en nous demandant, j’imagine, avec le sourire du Père Segundo Montes : « Qu’as-tu fait de ton frère ? ».

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