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DIAL 3471

La dimension politique de la foi, telle qu’elle apparaît à partir d’une option pour les pauvres

Óscar Romero

mercredi 31 octobre 2018, mis en ligne par Dial

Mgr Óscar Romero, assassiné le 24 mars 1980 alors qu’il célébrait la messe [1], a été canonisé par le pape François dimanche 14 octobre [2]. Nous publions à cette occasion une réflexion du théologien José Maria Vigil sur sa canonisation ainsi que, ci-dessous, le discours qu’il avait prononcé le 2 février 1980, quelques semaines avant sa mort, pour la réception du titre de docteur honoris causa que lui avait conféré l’Université de Louvain-la-Neuve. Nous reprenons ici la traduction française publiée dans : Oscar Romero, Assassiné avec les pauvres, Paris, Cerf, [1981] 1983, p.77-96.


Une expérience ecclésiale au Salvador.

Je viens du plus petit pays de la lointaine Amérique latine. Je viens en portant dans mon cœur de chrétien, de Salvadorien et de pasteur, le salut, la reconnaissance et la joie de partager des expériences vitales.

Je salue avant tout, avec admiration, cette noble Alma Mater de Louvain. Jamais je n’avais imaginé l’immense honneur de ce lien honorifique avec un centre européen d’un tel prestige académique et culturel, où sont nées tant d’idées qui ont contribué au merveilleux élan de l’Église et de la société pour s’adapter aux temps nouveaux.

C’est pourquoi je viens aussi exprimer ma reconnaissance à l’université de Louvain. Car ce doctorat d’honneur, je ne veux pas le considérer seulement comme un hommage rendu à ma propre personne. L’énorme disproportion entre le poids d’un tel hommage et mes faibles mérites m’accablerait. Permettez-moi plutôt de considérer cette généreuse distinction universitaire comme un hommage affectueux au peuple du Salvador et à son Église, comme un témoignage éloquent de soutien et de solidarité avec les souffrances de mon peuple et sa noble lutte pour la libération, et comme un geste de communion et de sympathie avec ce que fait mon diocèse.

Avec la cordialité de mon salut et de ma reconnaissance, je veux exprimer ma joie de venir partager fraternellement avec vous mon expérience de pasteur et de Salvadorien, et ma réflexion théologique de responsable de la foi.

Expérience de réflexion que, en accord avec l’aimable suggestion de l’université, j’ai l’honneur d’insérer dans le cycle de conférences qui se déroule ici sur le thème suggestif de la dimension politique de la foi chrétienne. Naturellement, je ne prétends pas, et vous ne pouvez pas l’attendre de moi, prononcer le discours d’un technicien en matière de politique, ni développer les considérations qui permettraient à un expert en théologie d’établir le lien théorique entre la foi et la politique.

Je vous parle aujourd’hui en toute simplicité comme un pasteur qui, au contact de son peuple, a appris peu à peu cette belle et dure réalité : la foi chrétienne ne nous sépare pas du monde, elle nous y plonge ; l’Église n’est pas un refuge en dehors de la cité, mais elle suit ce Jésus qui a vécu, travaillé, lutté et perdu la vie au cœur de la cité, de la polis. C’est en ce sens que je voudrais parler de la dimension politique de la foi sur le monde et aussi des répercussions qu’entraîne pour la foi l’insertion dans le monde.

Une Église au service du monde

Nous devons l’énoncer clairement dès le début : la foi chrétienne et la vie de l’Église ont toujours eu des répercussions socio-politiques. Par action ou par omission, par connivence avec tel ou tel groupe social, les chrétiens ont toujours exercé une influence dans la configuration socio-politique du monde dans lequel ils vivent. Le problème est de savoir quelle doit être cette influence sur le monde social et politique pour que ce monde corresponde en vérité à la foi.

Comme première idée, quoique encore très générale, je veux présenter l’intuition du Concile Vatican II qui est à la base de tout le mouvement actuel de l’Église. L’essence de l’Église est dans sa mission de service du monde, dans sa mission de le sauver en totalité, et de le sauver dans l’histoire, ici et maintenant. L’Église est là pour être solidaire des espoirs et des joies, des angoisses et des tristesses des hommes. Comme Jésus, l’Église existe pour évangéliser les pauvres et relever les opprimés, pour chercher et sauver ce qui était perdu (cf. Lumen gentium, n° 8).

Le monde des pauvres

Vous connaissez tous ces paroles du Concile. Certains de vos évêques et de vos théologiens ont fait beaucoup au cours des années 60 pour présenter ainsi l’essence et la mission de l’Église. Mon apport consistera à illustrer ces déclarations de la situation particulière d’un petit pays d’Amérique latine, exemple typique de ce que l’on appelle aujourd’hui le tiers-monde. Pour le dire en une seule fois et d’une seule parole qui résume et concrétise tout : le monde que doit servir l’Église, c’est, pour nous, le monde des pauvres.

Notre monde salvadorien n’est pas une abstraction. Ce n’est pas seulement un cas de plus de ce que l’on entend par « monde » dans les pays développés comme le vôtre. C’est un monde qui, dans son immense majorité, est formé par des hommes et des femmes pauvres et opprimés. Et de ce monde des pauvres, nous disons qu’il est la clef pour comprendre la foi chrétienne, la vie de l’Église, la dimension politique de cette foi et cette vie de l’Église. Ce sont les pauvres qui nous disent ce qu’est la polis, la cité, et ce que signifie pour l’Église : vivre réellement dans le monde.

Permettez-moi, à partir des pauvres de mon peuple, de vous expliquer brièvement la situation et l’action de notre Église dans le monde où nous vivons, puis de réfléchir à partir de la théologie sur l’importance de ce monde réel, culturel et socio-politique, pour la foi de l’Église.

Plan de l’exposé

1) Action de l’Église du diocèse de San Salvador

2) La foi, à partir du monde des pauvres devient réalité historique

3) Conclusion : L’option pour les pauvres, orientation de notre foi au milieu de la politique

1) Action de l’Église du diocèse de San Salvador

Ces dernières années notre diocèse a orienté sa pastorale dans une direction que l’on ne peut décrire et comprendre que comme un retour au monde des pauvres et à leur monde réel et concret.

Incarnation dans le monde des pauvres

Comme en d’autres endroits d’Amérique latine, après de nombreuses années et peut-être même des siècles, ont retenti parmi nous les paroles de l’Exode : « J’ai entendu la clameur de mon peuple, j’ai vu l’oppression qu’on lui a fait subir » (Ex 3,9). Ces paroles de l’Écriture nous ont donné des yeux nouveaux pour voir ce qui a toujours existé chez nous, mais qui a été si souvent dissimulé, même au regard de l’Église. Nous avons appris à voir quel est le fait primordial de notre monde, et nous l’avons jugé comme pasteurs à Medellín et à Puebla [3].

« Cette misère, en tant que fait collectif, est une injustice qui crie vers le ciel. » (cf. Medellín, Justice, n° 1)

À Puebla nous avons déclaré que « le fléau le plus dévastateur et le plus humiliant, c’est la situation de pauvreté inhumaine dans laquelle vivent des millions de Latino-Américains et qui se manifeste par exemple par des salaires de famine, le chômage, le sous-emploi, la sous-alimentation, la mortalité infantile, l’absence de logements décents, les problèmes de santé, d’instabilité de l’emploi » (n° 29).

Le fait de constater ces réalités et d’en recevoir l’impact, loin de nous détourner de notre foi, nous a rendus au monde des pauvres comme à notre lieu véritable ; il nous a poussé, comme premier pas fondamental, à nous incarner dans le monde des pauvres. Nous y avons trouvé les visages concrets des pauvres dont parle Puebla (cf. n° 31 et 39).

Là nous avons rencontré les paysans sans terre et sans travail stable, sans eau ni lumière dans leurs pauvres demeures, sans assistance médicale quand les mères mettent au monde un enfant et sans école quand les enfants commencent à grandir. Là nous avons rencontré les ouvriers dépourvus de droits syndicaux, renvoyés des usines quand ils réclament ces droits, réduits à la merci des froids calculs de l’économie.

Là nous avons rencontré les mères et les épouses des disparus et des prisonniers politiques. Là nous avons rencontré les habitants des taudis dont la misère dépasse toute imagination et qui subissent l’injure permanente des beaux quartiers tout proches.

Dans ce monde sans visage humain, sacrement actuel du Serviteur souffrant de Yahvé, l’Église de mon diocèse a essayé de s’incarner. Je ne dis point ceci dans un esprit triomphaliste, je sais trop bien tout ce qui nous manque encore pour avancer dans cette incarnation. Mais, je le dis avec une joie immense, nous avons fait l’effort de ne pas passer au large, de ne pas faire un détour devant le blessé rencontré sur le chemin, et de nous approcher de lui comme le Bon Samaritain.

C’est cette approche du monde des pauvres que nous considérons à la fois comme une incarnation et comme une conversion. Les changements nécessaires au sein de l’Église, dans sa pastorale, l’éducation, la vie sacerdotale et religieuse, dans les mouvements laïcs, que nous n’avions pas pu réaliser tant que notre regard était fixé uniquement sur l’Église, nous les réalisons maintenant que nous nous tournons vers les pauvres.

L’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres

Cette rencontre avec les pauvres nous a fait retrouver la vérité fondamentale de l’Évangile par laquelle la Parole de Dieu nous pousse incessamment à la conversion. L’Église a une Bonne Nouvelle à annoncer aux pauvres. Ceux qui, des siècles durant, ont entendu de mauvaises nouvelles et ont vécu les pires réalités écoutent maintenant, à travers l’Église, la parole de Jésus : « Le Royaume de Dieu est proche ». « Bienheureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous. » Et en conséquence, elle a aussi une Bonne Nouvelle à annoncer aux riches : qu’ils se fassent pauvres pour partager avec les pauvres les Biens du Royaume.

Pour qui connaît notre continent latino-américain, il sera très clair qu’il n’y a dans ces paroles aucune naïveté et encore moins un opium. Ce qu’il y a dans ces paroles, c’est la coïncidence de l’aspiration à la libération de notre continent avec l’offre de l’amour de Dieu aux pauvres. C’est l’espérance qu’offre l’Église et qui coïncide avec l’espérance, parfois endormie et si souvent manipulée et frustrée, des pauvres du continent. C’est une nouveauté dans notre peuple que les pauvres voient aujourd’hui en l’Église une source d’espérance et un appui pour leur noble lutte de libération. L’espérance qu’anime l’Église n’est ni naïve ni passive, c’est plutôt un appel lancé à partir de la Parole de Dieu à la responsabilité des masses des pauvres, à leur prise de conscience, à leur organisation, dans un pays où, avec plus ou moins de force selon les cas, cette organisation est interdite en droit ou en fait. Elle constitue également un soutien, parfois critique aussi, à leurs justes causes et à leurs revendications.

L’espérance que nous prêchons aux pauvres est destinée à leur rendre leur dignité et les encourager à être, eux-mêmes, les artisans de leur propre destin. En un mot, l’Église ne s’est pas seulement tournée vers les pauvres, mais elle a fait d’eux le destinataire privilégié de sa mission, car, comme dit Puebla, « Dieu prend leur défense et les aime » (n° 1,142).

L’engagement à défendre les pauvres

Non seulement l’Église s’est incarnée dans le monde des pauvres et leur donne une espérance, mais aussi, elle s’est fermement engagée à les défendre. Chaque jour les masses pauvres de notre pays sont opprimées et réprimées par les tortures économiques et politiques. Chez nous, les paroles terribles des prophètes d’Israël sont toujours vraies : il en est chez nous qui « vendent le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales » (Amos 8,6) ; il en est qui amassent le butin de la violence dans leurs palais et qui écrasent les pauvres ; il en est qui sont couchés sur des lits de marbre et qui font s’approcher un règne de violence (cf. Amos 6,4) ; il en est qui « ajoutent maison à maison, champ à champ, jusqu’à occuper toute la place et rester seuls dans le pays » (Isaïe 5,8).

Ces expressions des prophètes Amos et Isaïe ne sont pas des paroles lointaines, d’il y a des siècles, ce ne sont pas seulement des textes que nous lisons avec respect dans la liturgie. Ce sont des réalités quotidiennes, que nous nous vivons tous les jours dans leur cruauté et leur brutalité. Nous les vivons quand viennent à nous des mères et des épouses d’hommes arrêtés et disparus, quand on trouve des cadavres défigurés dans des cimetières clandestins, quand sont assassinés ceux qui luttent pour la justice et la paix. Dans notre diocèse, nous vivons chaque jour ce que Puebla a dénoncé avec force : l’angoisse due à la répression systématique ou sélective, accompagnée de la délation, de la violation de la vie privée, de contraintes excessives, de tortures, d’exils. Les angoisses de tant de familles à cause de la disparition d’être chers dont elles ne peuvent avoir aucune nouvelle. L’insécurité totale du fait des détentions sans mandat d’arrêt. Les angoisses face à l’exercice d’une justice soumise ou entravée (n° 42).

Dans cette situation de conflits et d’antagonismes dans laquelle une minorité contrôle le pouvoir économique et politique, l’Église s’est mise du côté des pauvres et a assumé leur défense. Il ne peut en être autrement, car elle se souvient de ce Jésus qui avait pitié des foules. Pour défendre les pauvres, elle est entrée en conflit grave avec les puissants des oligarchies économiques et les pouvoirs politiques et militaires de l’État.

Cette défense des pauvres, dans un monde sérieusement conflictuel, a fait apparaître un fait nouveau dans l’histoire récente de notre Église : la persécution. Vous en connaissez certainement les faits les plus marquants. En moins de trois ans, plus de 150 prêtres ont été attaqués, menacés et calomniés, six d’entre eux déjà sont morts martyrs, assassinés : plusieurs ont été torturés et d’autres expulsés. Les religieuses ont été également l’objet de persécutions.

La radio du diocèse, des institutions d’éducation catholiques et d’inspiration chrétienne ont été constamment attaquées, menacées par des attentats à la bombe. Plusieurs presbytères ont été perquisitionnés.

Si l’on agit de cette façon avec les représentants les plus en vue de l’Église, vous comprendrez sans peine ce qui s’est passé pour l’humble chrétien, c’est-à-dire les paysans, leurs catéchistes et délégués de la parole, les communautés ecclésiales de base. Là, les gens menacés, enlevés, torturés et assassinés se comptent par centaines et par milliers. Comme toujours dans la persécution, c’est le peuple chrétien pauvre qui a été le plus persécuté.

Il est évident que notre Église a été persécutée au cours de ces trois dernières années. Mais le plus important, c’est d’examiner pourquoi elle a été persécutée. On n’a pas tant persécuté n’importe quel prêtre, ou attaqué n’importe quelle institution. On a persécuté et attaqué cette partie de l’Église qui s’est mise du côté du peuple pauvre et qui a pris sa défense. De nouveau nous rencontrons ici la clé pour comprendre la persécution de l’Église : ce sont les pauvres. De nouveau, ce sont les pauvres qui nous font comprendre ce qui s’est réellement passé. Et c’est pourquoi l’Église a compris la persécution à partir des pauvres. La persécution a été occasionnée par la défense des pauvres, et elle n’est pas autre chose que le partage du destin des pauvres.

La vraie persécution s’est exercée sur le peuple pauvre qui est aujourd’hui le Corps du Christ dans l’histoire. Les pauvres sont le peuple crucifié, comme Jésus ; le peuple persécuté comme le Serviteur de Yahvé. Ce sont eux qui complètent en leurs corps ce qui manque à la passion du Christ. Pour cette raison, quand l’Église s’est organisée et unifiée en recueillant les espoirs et les angoisses des pauvres, elle a subi le même sort que Jésus et que les pauvres, elle a subi le même sort que Jésus et que les pauvres : la persécution.

La dimension politique de la foi

Telle est, à grands traits, la situation et l’action de l’Église de San Salvador. La dimension politique de la foi n’est pas autre chose que la réponse de l’Église aux exigences du monde réel, socio-politique, dans lequel elle vit. Ce que nous avons redécouvert, c’est que cette exigence est primordiale pour la foi et que l’Église ne peut l’ignorer. Cela ne veut pas dire que l’Église se considère elle-même comme une institution politique qui entrerait en compétition avec d’autres instances politiques, ni même qu’elle se dote de mécanismes politiques, et encore moins qu’elle veuille exercer un leadership politique. Il s’agit de quelque chose de plus profond et d’évangélique : il s’agit du véritable choix en faveur des pauvres, de s’incarner dans leur monde, de leur annoncer une Bonne Nouvelle, de leur donner une espérance, de les encourager à une praxis libératrice, de défendre leur cause et de prendre part à leur destin. Ce choix de l’Église en faveur des pauvres explique la dimension politique de sa foi dans ses racines et dans ses traits les plus fondamentaux.

C’est parce qu’elle a opté pour les pauvres véritables et non pas fictifs, c’est parce qu’elle a opté pour ceux qui sont réellement opprimés et réprimés, que l’Église vit dans le monde de la politique et se réalise en tant qu’Église au travers de la réalité politique. Il ne peut en être autrement du moment que, comme Jésus, elle va vers les pauvres.

2) La Foi, à partir du monde des Pauvres devient la réalité historique

L’action du diocèse est née de sa foi. La transcendance de l’Évangile nous a guidés dans notre jugement et notre action. À la lumière de la foi nous avons évalué les situations sociales et politiques. Mais, par ailleurs, il est vrai aussi que dans ces prises de position face à la réalité socio-politique telle qu’elle est, notre foi s’est approfondie, l’Évangile a montré sa richesse. Je voudrais maintenant faire seulement quelques remarques sur certains points fondamentaux de la foi qui ont été enrichis par cette incarnation réelle dans le monde socio-politique.

Une conscience plus claire du péché

Tout d’abord, nous savons maintenant ce que c’est que le péché. Nous savons que l’offense à Dieu est la mort de l’homme. Nous savons que le péché est vraiment mortel : non seulement à cause de la mort intérieure de celui qui le commet, mais aussi à cause de la mort réelle et objective qu’il provoque. Souvenons-nous de cette donnée profonde de notre foi chrétienne : le péché, c’est ce qui a donné la mort au Fils de Dieu, c’est encore et toujours ce qui donne la mort aux fils de Dieu.

Cette vérité fondamentale de la foi chrétienne, nous la voyons tous les jours dans la vie de notre pays. On ne peut offenser Dieu sans offenser le frère. Ce n’est pas une routine de souligner une fois de plus l’existence de structures de péché dans notre pays. Elles sont péché parce qu’elles produisent les fruits du péché : la mort des Salvadoriens, la mort rapide par la répression, ou la mort plus lente mais non moins réelle, par l’oppression exercée par les structures. C’est pour cela que nous avons dénoncé dans notre pays l’idolâtrie de la richesse, de la propriété privée considérée comme un absolu dans le système capitaliste, l’idolâtrie du pouvoir politique dans les régimes de Sécurité nationale au nom de quoi on institutionnalise l’insécurité des individus (IVe Lettre pastorale, n° 43-48).

Une clarté plus grande sur l’Incarnation et la Rédemption

En second lieu, nous savons mieux, maintenant, ce que signifie l’Incarnation, ce que veut dire le fait que Jésus prit réellement chair humaine et qu’il se fit solidaire de ses frères dans la souffrance, dans les larmes et les plaintes, dans le don de soi. Nous savons qu’il ne s’agit pas directement d’une incarnation universelle, ce qui est impossible, mais d’une incarnation qui résulte d’un choix, d’une préférence : une incarnation dans le monde des pauvres. C’est à partir des pauvres que l’Église pourra exister pour tous, qu’elle pourra aussi rendre service aux puissants à travers une pastorale de conversion ; mais pas l’inverse, comme c’est arrivé tant de fois.

Le monde des pauvres, aux caractéristiques sociales et politiques bien concrètes, nous enseigne où l’Église doit s’incarner pour éviter l’universalité fausse qui se termine toujours par l’entente avec les puissants. Le monde des pauvres nous enseigne ce que doit être l’amour chrétien qui recherche, bien sûr, la paix mais qui démasque le faux pacifisme, la résignation et l’inaction ; qui évidemment doit être gratuit, mais qui doit rechercher l’efficacité historique. Le monde des pauvres nous enseigne que la sublimité de l’amour chrétien doit passer par la nécessité impérieuse de la justice pour les masses et ne doit pas fuir la lutte honnête. Le monde des pauvres nous enseigne que la libération arrivera non seulement lorsque les pauvres seront destinataires des bienfaits du gouvernement ou de l’Église elle-même, mais lorsqu’ils seront eux-mêmes les acteurs et les protagonistes de leurs luttes et de leur libération, et qu’ils démasqueront ainsi la racine ultime des faux paternalismes, y compris dans l’Église.

Le monde réel des pauvres nous enseigne ce qu’est l’espérance chrétienne. L’Église prêche le nouveau Ciel et la nouvelle Terre ; elle sait en outre qu’aucune configuration socio-politique ne peut remplacer la plénitude finale accordée par Dieu. Mais elle a appris aussi que l’espérance transcendante doit être maintenue par les signes de l’espérance historique, même si ce sont des signes aussi simples en apparence que ceux que proclame le prophète Isaïe lorsqu’il dit : « Ils construiront leurs maisons et les habiteront, ils planteront des vignes et en mangeront les fruits. » (Isaïe 65,21).

Qu’il y ait là une espérance chrétienne authentique, et non pas une espérance rabaissée au temporel et à l’humain, comme on le dit parfois d’une manière dépréciative, c’est ce que l’on apprend au contact quotidien de ceux qui n’ont ni maison, ni vignes, de ceux qui construisent des maisons pour que d’autres y habitent et de ceux qui travaillent pour que d’autres mangent les fruits de leur travail.

Une foi profonde en Dieu et en Jésus-Christ

En troisième lieu, l’incarnation dans le domaine socio-politique permet d’approfondir sa foi en Dieu et en son Christ. Nous croyons en Jésus qui vint donner la vie en plénitude ; nous croyons en un Dieu vivant qui donne la vie aux hommes et qui veut que les hommes vivent en vérité. Ces vérités radicales de la foi deviennent réellement des vérités et des vérités radicales quand l’Église prend place dans la vie et dans la mort de son peuple.

C’est ici que s’offre à l’Église, comme à tout homme, le choix le plus fondamental pour sa foi : être pour la vie, ou être pour la mort. Nous croyons clairement qu’il n’y a pas, en cela, de neutralité possible. Ou bien nous aidons les Salvadoriens à vivre, ou bien nous sommes complices de leur mort. C’est là qu’on rencontre la médiation historique de ce qui est le plus fondamental dans la foi : ou nous croyons en un Dieu de vie, ou nous suivons les idoles de la mort.

Au nom de Jésus, nous œuvrons naturellement pour une vie en plénitude, qui ne s’épuise pas dans la satisfaction des besoins matériels primaires, et ne se limite pas au domaine socio-politique. Nous savons très bien que la plénitude de la vie ne sera atteinte que dans le règne définitif du Père et que cette plénitude se réalise historiquement en servant dignement ce règne et en faisant au Père le don total de soi-même. Mais nous voyons aussi clairement que ce serait une pure illusion, une ironie, et, au fond, le plus grave des blasphèmes que d’oublier et d’ignorer au nom de Jésus les niveaux les plus élémentaires de la vie, de la vie qui commence avec le pain, le toit, le travail.

Nous croyons avec l’apôtre Jean que Jésus est « le Verbe de vie » (1 Jn 1,1), et que là où il y a la vie, là se manifeste Dieu. Là où le pauvre commence à se libérer, là où les hommes peuvent s’asseoir autour d’une table commune pour partager, là est le Dieu de la vie. C’est pourquoi, lorsque l’Église s’insère dans le monde socio-politique et œuvre avec lui de telle sorte qu’il devienne source de vie pour les pauvres, elle ne s’écarte pas de la mission, elle ne fait pas quelque chose de subsidiaire ou une tâche de suppléance, mais elle donne le témoignage de sa foi en Dieu, elle est l’instrument de l’Esprit, Seigneur et Créateur de vie.

Cette foi dans le Dieu de la vie explique ce qui est au plus profond du mystère chrétien. Pour donner vie aux pauvres, il faut donner de sa propre vie et même donner sa vie. La plus grande preuve de foi en un Dieu de vie est le témoignage de celui qui est prêt à donner sa vie. « Nul n’aime davantage que celui qui donne sa vie pour son frère » (Jn 15,13).

Et c’est ce que nous voyons chaque jour dans notre pays. Beaucoup de Salvadoriens et beaucoup de chrétiens sont prêts à donner leur vie pour que vivent les pauvres. Ils suivent les traces de Jésus et nous montrent leur foi en Lui. Sincères comme Jésus dans le monde réel, menacés et accusés comme Lui, ils rendent témoignage du Verbe de vie.

C’est donc une histoire ancienne que la nôtre. C’est l’histoire de Jésus que nous essayons modestement de continuer. En tant qu’Église, nous ne sommes pas des experts en politique, nous ne voulons pas manœuvrer la politique, en usant des mécanismes qui sont les siens. Mais l’insertion dans le monde socio-politique, dans ce monde où se jouent la vie et la mort des masses, est nécessaire et urgente, afin que nous puissions maintenir vraiment, et pas seulement en paroles, la foi en un Dieu de vie, à la suite de Jésus.

3) Conclusion : l’option pour les pauvres, orientation de notre foi au milieu de la politique.

Pour terminer, je voudrais résumer le thème central de mon exposé. Dans la vie ecclésiale de notre diocèse, la dimension politique de la foi, ou si l’on veut le rapport entre foi et politique n’a pas été découvert par des réflexions purement théoriques, préalables à la vie même de notre Église. Naturellement ces réflexions sont importantes, mais elles ne sont pas décisives. Elles ne deviennent importantes et décisives que lorsqu’elles se nourrissent véritablement de la vie réelle de l’Église.

Aujourd’hui, en raison de l’honneur qui m’est fait d’exprimer dans ce cadre universitaire mon expérience pastorale, j’ai dû me livrer à cette réflexion théologique. Mais la dimension politique de la foi, on la découvre correctement bien plutôt dans une pratique concrète au service des pauvres. C’est dans cette pratique que l’on découvre leurs rapports mutuels et leurs différences. C’est la foi qui en un premier temps pousse à s’incarner dans le monde socio-politique des pauvres et à animer les processus de libérations qui sont aussi socio-politiques. Cette incarnation et cette praxis, à leur tour, concrétisent les éléments fondamentaux de la foi.

Dans ce que nous venons d’exposer, nous avons seulement tracé les grandes lignes de ce double mouvement. Il reste naturellement bien des thèmes à traiter. Nous aurions pu parler du rapport de la foi avec les idéologies politiques, concrètement, avec le marxisme. Nous aurions pu faire allusion au thème, brûlant chez nous, de la violence et de sa légitimité. Ces thèmes font l’objet de réflexions constantes entre nous et nous les abordons sans préjugé ni crainte. Mais nous les abordons dans la mesure où ils deviennent des problèmes réels et nous apprenons à leur apporter une solution à l’intérieur du processus lui-même.

Pendant le court laps de temps où il m’a été donné de diriger le diocèse, quatre gouvernements différents se sont déjà succédés, avec des projets politiques différents. Les autres forces politiques, révolutionnaires et démocratiques, ont pris plus d’importance et ont évolué durant ces années. L’Église a dû juger de la politique, de l’intérieur d’un processus changeant. À l’heure actuelle, le panorama est ambigu, car, d’une part, tous les projets du gouvernement sont en train d’échouer tandis que s’accroît, d’autre part, la possibilité d’une libération populaire.

Mais au lieu de vous détailler tous les va-et-vient de la politique dans mon pays, j’ai préféré vous expliquer les racines profondes de l’action de l’Église dans ce monde explosif qu’est le monde socio-politique. Et j’ai tenté d’élucider devant vous l’ultime critère, qui est théologique et historique, de l’action de l’Église dans ce domaine : le monde des pauvres. D’après le bénéfice qu’il en tirera, lui, le monde pauvre, l’Église appuiera, en tant qu’Église, tel ou tel projet politique.

Nous croyons que tel est bien le moyen de maintenir l’identité et la transcendance même de l’Église. Nous insérer dans le processus socio-politique réel de notre peuple, l’apprécier en fonction du peuple pauvre et appuyer tous les mouvements de libération qui conduisent réellement à la justice et à la paix pour les masses : nous croyons que c’est la manière de maintenir la transcendance et l’identité de l’Église, parce que, de cette façon, nous maintenons la foi en Dieu.

Les premiers chrétiens disaient avec saint Irénée : « Gloria Dei, vivens homo », la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. Nous, nous pourrions concrétiser cela en disant : « Gloria Dei, vivens pauper », la gloire de Dieu, c’est le pauvre vivant. Nous croyons qu’à partir de la transcendance de l’Évangile, nous pouvons apprécier ce qu’est la vérité de la vie des pauvres, et nous croyons aussi qu’en nous mettant du côté du pauvre et en tentant de lui donner la vie, nous saurons ce qu’est la vérité éternelle de l’Évangile.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3471.
- Traduction française du discours publiée dans : Oscar Romero, Assassiné avec les pauvres, Paris, Cerf, [1981] 1983, p.77-96. Traduction reproduite avec l’aimable autorisation des éditions du Cerf (25 septembre 2018).

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la référence originale à la traduction française du discours et l’adresse internet de l’article.

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