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DIAL 2800

AMÉRIQUE LATINE - Des acteurs de la théologie de la libération s’expriment sur Jean-Paul II

samedi 16 avril 2005, mis en ligne par Dial

La théologie de la libération a été et reste un des apports essentiels de l’Amérique latine à l’Eglise et à l’humanité. Il est donc intéressant d’entendre quelques-uns des grands acteurs de ce courant théologique pour savoir quel bilan ils font du pontificat de Jean-Paul II. Tous ceux qui sont ici cités ont eu l’occasion, souvent plusieurs fois, de collaborer à Dial.


Quand le pape fut élu en 1978, l’Eglise catholique en Amérique latine, où vit la moitié des catholiques du monde entier, était divisée entre les prêtres qui soutenaient les dictatures militaires et ceux qui se rebellaient.

Au Brésil, pays qui possède la population catholique la plus importante du monde, ceux qui croient en la libération disent que ces divisions ont continué pendant la papauté de Jean-Paul II.

« Il existe une force latente dans les Eglises et les communautés qui vivaient dans l’attente durant toutes ces années, et maintenant elles peuvent gagner de nouvelles forces », a déclaré l’évêque Tomas Balduino, président de la Commission pastorale de la terre du Brésil. « La théologie de la libération est précisément un système pour regarder la réalité (de l’inégalité) à partir de la foi » a dit Tomas Balduino (...) « Aujourd’hui, tout indique que, sans la présence d’un pape qui a concentré le pouvoir autour de lui-même, la possibilité existe de renforcer la pluralité d’expression dans le monde, y compris pour la théologie de la libération. »

« Autre est l’Eglise du Brésil ou de l’Uruguay par exemple, et autre est celle de l’Europe ou des États-Unis » a-t-il ajouté.

Pedro Casaldáliga, évêque émérite de Saõ Felix de Araguaia - à la limite de la jungle amazonienne, à l’intérieur du Brésil -, a dit que le pape pourrait s’être opposé à la théologie de la libération parce qu’il avait vécu sous le communisme, mais que son successeur pourrait être plus tolérant. « Jean-Paul II, comme polonais vivant sous l’empire rouge, manifestait une forte opposition à tout ce qui pouvait ressembler au marxisme. Ceci est compréhensible », a dit Pedro Casaldáliga, défenseur depuis longtemps des droits des Indiens dans la région de l’Amazonie. « Le fait est qu’il n’était pas à l’aise avec la théologie de la libération, avec les communautés religieuses de base. Il a fait de nombreux gestes de conciliation lorsqu’il était pape, mais il a été dur avec la théologie de la libération et avec les plus progressistes. »

Terra, 5 avril 2005, Colombie


Prix Nobel de la Paix en 1980, l’Argentin Adolfo Pérez Esquivel, membre du mouvement progressiste Service, paix et justice, a rappelé aujourd’hui les rencontres qu’il a eues avec Karol Wojtyla. Il a fait la louange de sa « grande ouverture d’esprit », mais il lui a également reproché d’avoir « eu le projet d’établir une Eglise pyramidale, ce qui se reflétait dans son hostilité à la théologie de la libération ».

Pour Mgr Pedro Casaldáliga, un des leaders de la théologie de la libération au Brésil, Jean-Paul II était « un peu dur avec les serviteurs progressistes qui ouvraient des chemins nouveaux ».

Le Brésilien Leonardo Boff, autre porte-parole de ce courant, considère que Karol Wojtyla « n’a jamais compris (la théologie de la libération) car ses origines polonaises l’ont empêché de voir qu’en Amérique latine l’ennemi n’était pas le communisme ni le nazisme, mais les élites dépourvues de sensibilité sociale. Il a lu l’Amérique latine à travers cette grille et a dit : cette théologie, ce type d’Eglise, sert de cheval de Troie pour l’introduction du communisme, et le communisme va dissoudre l’Eglise », a poursuivi L. Boff qui en 1992 a abandonné le sacerdoce après divers démêlés avec de la Congrégation pour la doctrine de la foi au Vatican.

La Jornada, 5 avril 2005, Mexique


Les théologiens de la libération ont vécu des « années inconfortables » sous le pontificat de Jean-Paul II, un pape ouvert au monde mais conservateur à l’intérieur de l’Eglise, ont déclaré des membres de ce courant, comme l’évêque d’origine espagnol Pedro Casaldáliga.
« Les théologiens de la libération ont été marginalisés et objets de suspicion. Ils ont vécu des années très inconfortables. J’en connais certains qui ont renoncé à publier leurs ouvrages par crainte des réprimandes », a déclaré à EFE (agence espagnole de presse) l’évêque émérite de São Felix d’Araguaia au Brésil.

Pedro Casaldáliga, qui a lui-même affronté aussi des problèmes en raison de ses divergences avec la curie, a affirmé que le plus étonnant est que Jean-Paul II fut un pape ouvert à l’extérieur, qui a défendu la paix mondiale, le dialogue entre les religions et les droits humains. « Mais à l’intérieur il fut très conservateur pour ce qui est de l’église et de la théologie. Sa curie et son gouvernement furent très durs et même injustes avec les théologiens de la libération », a déclaré l’évêque, qui a renoncé aux privilèges de sa charge ecclésiastique pour servir les pauvres en Amazonie.

L’ancien frère franciscain et théologien brésilien Leonardo Boff partage cette opinion. « Jean-Paul II a eu pour l’extérieur un discours sensible aux droits humains et à la paix, mais à l’intérieur de l’Eglise il fut conservateur et a fait rentrer dans le rang toutes les tendances », a affirmé Leonardo Boff, qui a renoncé à son statut clérical en 1992 après avoir été sanctionné pour ses idées. « Le pape a créé un nouveau droit canonique, il a unifié les catéchismes et renforcé énormément le pouvoir de la curie romaine conservatrice, avec laquelle il a fermé l’Eglise à tout changement » a déclaré Leonardo Boff au canal de télévision Globonews.

Pour P. Casaldáliga et L. Boff, la réaction du pape correspond à la façon dont un pape, né en Pologne, a compris l’apparition d’un mouvement de libération en Amérique latine. « Jean-Paul II a toujours eu une théologie conservatrice, celle qu’il a étudiée, qui était celle de la Pologne. Cette position est compréhensible de la part d’une personne qui, par l’histoire de son pays, a toujours eu une obsession anticommuniste », a déclaré Casaldáliga.


Marcelo Barros, moine bénédictin et auteur de 27 ouvrages, estime que Karol Wojtyla a innové dans l’exercice de la papauté en inaugurant un ministère itinérant. « Dans un monde en guerre, il a prêché la paix ; dans les pays riches, il a insisté sur le dialogue entre nations ; il a condamné les régimes dictatoriaux et enseigné à tous le droit des pauvres, des Indiens, des Noirs et l’aspect sacré de la vie humaine. » Il rappelle que Jean-Paul II a « séduit le monde avec sa personnalité médiatique », fondamentalement par des gestes prophétiques et courageux comme le rapprochement avec les Juifs, les musulmans, le Dalaï Lama et autres personnalités religieuses qu’il visitait et qu’il a invité à se réunir pour prier pour la paix ; de même il met en valeur l’initiative personnelle de demander pardon aux Noirs et aux Indiens pour la participation de l’Eglise catholique à l’esclavage et à l’oppression de leurs ancêtres. Il rappelle également les tentatives de réforme spirituelle de l’Eglise faites par ce pape, bien qu’elles n’aient pas exactement réussi, pour renforcer l’organisation de l’Eglise catholique sous la forme d’un diocèse unique où il serait l’évêque jouissant d’une juridiction universelle. « Dans ce modèle médiéval d’Eglise, il s’est avéré difficile de faire des réformes supposant une autre forme d’organisation ecclésiale. » Le moine bénédictin critique aussi Jean-Paul II parce qu’il « a insisté sur le dogmatisme extrême de la morale sexuelle, a signé la condamnation de la théologie de la libération [1], a refusé aux femmes une pleine participation aux ministères ecclésiaux et a tenté de restauré un discours religieux dans le débat public de la société postmoderne. »

Adital, 5 avril 2005, Brésil


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2800.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol et portugais) : voir à la fin de chaque texte.

En cas de reproduction, mentionner la source francaise (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1En toute rigueur de termes, il y a eu des suspicions nombreuses et de sévères mises en garde du Vatican contre la théologie de la libération, mais il n’y a jamais eu de condamnation formelle, même si on estime que le discrédit engendré par ces suspicions a fini par susciter dans l’opinion publique l’idée d’une condamnation. Il convient de rappeler que la mise en garde fort critique publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi et signée du cardinal J. Ratzinger en 1984, annonçait elle-même la publication d’un texte ultérieur qui serait plus positif, ce qui fut fait. Autre élément moins connu : le pape, au cours d’une allocution aux évêques brésiliens en mars 1986 a déclaré que la théologie de la libération était nécessaire (Note Dial).

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