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DIAL 3784
AMÉRIQUE LATINE - Vivons-nous encore en démocratie ou s’agit-il désormais d’autre chose ?
Lautaro Rivara
mardi 30 juin 2026, mis en ligne par
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Le politiste argentin Lautaro Rivara replace la série récente de victoires électorales de la droite et l’extrême droite dans différents pays d’Amérique latine dans une perspective historique plus large. Il s’interroge aussi sur les évolutions du cadre institutionnel « démocratique ». Texte publié sur le site de l’auteur, Todos los puentes le 25 juin 2026.
Est-ce que ce que nous vivons et exerçons, c’est la démocratie ? Ou à partir de combien de conditions la « démocratie conditionnelle » mute-t-elle en un autre type de régime politique ? Une réflexion à partir de la Colombie, le Pérou et la Bolivie.
Depuis l’entrée en fonction de Donald Trump pour un second mandat le 20 janvier 2025, huit élections présidentielles ont eu lieu en Amérique latine et dans les Caraïbes. Dans tous les pays – sauf un, l’Uruguay – les forces victorieuses se situaient à droite ou à l’extrême droite du spectre politique. Dans leur large majorité, les partis ou candidatures gagnantes ont été expressément bénies et exploitées par la Maison-Blanche, le Département d’État, le Département du Trésor, des congressistes républicains ou des représentants de puissantes entreprises numériques transnationales.
Avec ceux qui étaient déjà au pouvoir ou venaient d’entrer en fonction, les États-Unis ont signé des accords de coopération dans les domaines de la sécurité, de la défense, du renseignement et de la « lutte contre le trafic de drogue », sans compter leur intégration dans des coalitions informelles subordonnées telles que le « Bouclier des Amériques ». Ce court cycle électoral se déroule, nous ne pouvons l’oublier, sous l’application reconnue officiellement de la doctrine Monroe, codifiée dans des documents prospectifs tels que la Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale.
Ainsi, en Équateur, l’homme d’affaires des bananeraies d’origine états-unienne, Daniel Noboa, l’a emporté. En Bolivie, une gauche autophage a été vaincue par Rodrigo Paz, bien que le représentant « naturel » de l’ambassade semblait être Tuto Quiroga [1]. Au Chili, le pinochetisme est revenu à La Moneda avec José Antonio Kast. Au Honduras, a été élu Nasry Asfura du Parti national, avec le soutien appuyé de Trump. Au Costa Rica, Laura Fernández – à qui le républicain a offert une statuette d’aigle à tête
blanche – a remporté la victoire avec un discours promettant une main ferme et plus de radicalisme. En Colombie, l’avocat des trafiquants de drogue Abelardo de la Espriella vient de l’emporter de justesse lors d’une élection très serrée. Au Pérou, l’issue du scrutin est toujours ouverte et en attente d’une résolution judiciaire, avec pour l’instant un avantage Keiko Fujimori, fille de l’ancien dictateur.
Nous pourrions, en raison de leur pertinence régionale, mentionner également les élections législatives en Argentine, où le secrétaire au Trésor Scott Bessent est intervenu pour sauver le gouvernement libéral-extrémiste de Javier Milei et son modèle macroéconomique non viable.
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L’histoire de la radicalisation politique latino-américaine et caribéenne est une histoire éternellement mal racontée. Dans ce cas, l’ordre des facteurs a bien un effet sur le résultat. Les dictatures de la seconde moitié du XXe siècle ont-elles été une réponse à un processus de radicalisation populaire incluant le recours à la voie armée ? Ou bien la radicalisation était-elle, au contraire, une réponse désespérée à la systole institutionnelle, au rétrécissement démocratique progressif, aux putschs et à la fracture récurrente de l’ordre constitutionnel encouragé par les factions militaires et oligarchiques ?
Beaucoup semblent oublier qu’avant que les barbudos Cubains ne descendent des montagnes ou que la Deuxième Déclaration de La Havane ne soit proclamée, un coup d’État emblématique a eu lieu contre un progressiste modéré comme Jacobo Arbenz au Guatemala. Ou que les premières guérillas de la région n’étaient ni communistes, ni marxistes, ni guevaristes, ni strictement révolutionnaires, mais libérales, démocratiques et/ou nationalistes selon le cas.
Ainsi, dans un pays aussi étatiste et institutionnalisé que l’Argentine, la première formation de guérilla n’était pas une organisation marxiste-léniniste, mais une petite expérimentation armée née du nationalisme populaire de la résistance péroniste, avec des revendications aussi élémentaires que le retour du leader populaire déposé, la fin de l’interdiction qui pesait sur son parti et la défense de la souveraineté nationale (souvenons-nous qu’en 1955 le coup d’État fut inauguré avec le bombardement de la Plaza de Mayo par l’aviation navale et l’armée de l’air, lors d’un événement durant lequel il y eut plus de morts que dans la tristement célèbre Guernica bombardée par la Luftwaffe).
Si l’on prend en compte la longue durée, et en élargissant le champ historique des questions au-delà de l’épisode ou du fragment, ce que nous voyons aujourd’hui est-il vraiment anormal, ou bien l’« anomalie » était-elle la prolongation, pendant quelques petites décennies, d’un cycle démocratique plus ou moins stable, malgré des détours, des lacunes et des interruptions ? Peut-être qu’un regard sur notre histoire coloniale nous convaincra que la « normalité », pour les classes dominantes menacées dans leurs prérogatives, est cet abîme auquel nous faisons face désormais.
Durant le XXe siècle latino-américain et caribéen, pour donner un exemple, on compte plus de 90 coups d’État « réussis » et plusieurs centaines de tentatives ayant échoué. Si l’on ne considère que le cas emblématique bolivien, durant sa vie républicaine, le pays a connu plus de 190 interruptions constitutionnelles, dont des coups d’État, des soulèvements, des mutineries et des révolutions.
Comme l’a soutenu le juriste et théoricien politique allemand Carl Schmitt, le souverain est celui qui décide de l’état d’urgence, pas celui qui gère l’État de droit. Pas celui qui rédige les lois, mais celui qui peut suspendre l’ordre juridico-étatique face à des « crises » ou des « urgences ». Le problème est que le nouveau paradigme contre-insurrectionnel a rendu l’état d’urgence permanent.
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Si l’on considère cette histoire longue et cette impressionnante série de victoires électorales conservatrices, et prête une attention particulière à l’évolution du processus électoral péruvien et colombien ainsi qu’à l’entrée en vigueur de l’état d’urgence en Bolivie, nous ne pouvons pas ne pas nous poser certaines questions en lien avec les perspectives à moyen terme de la région et du monde.
À partir de combien de conditions la démocratie conditionnelle devient-elle purement et simplement autre chose ? Quels sont les indicateurs qui signalent la transition d’une démocratie sous tutelle à une autocratie tolérant des élections ? Que signifie la liberté de délibération et de conscience en temps de guerre cognitive, d’opérations psychologiques quasi-personnalisées et de manipulation émotionnelle et algorithmique ? Est-il possible de participer à des « élections nationales » contre des facteurs de pouvoir principalement transnationaux ? Le « pluralisme démocratique » inclut-il la compétition partisane contre les services de renseignement, les magistratures cooptées et les corporations technologiques toutes-puissantes, comme l’a révélé la structure de ce qui a été baptisé « Hondurasgate [2] » ?
Quel est, finalement, le seuil de ce qui est acceptable, dans un contexte où la transition vers la post-démocratie ne se fait plus par des putschs violents ou des proclamations militaires retentissantes comme à l’époque de l’ancien Plan Condor, mais par une série de défaites et de concessions successives ? Combien de temps cela fait-il sens de se retrancher dans la défense d’un ordre que les puissants semblent avoir partiellement abandonné ?
Le tango démocratique peut-il se danser sans partenaire ? Ne jouons-nous pas avec des cartes pipées et ne menons-nous pas des batailles perdues d’avance ? Existe-t-il des alternatives à la destruction planifiée des derniers restes s de l’institutionnalité libérale-républicaine ? Que feront les classes populaires – ou même leurs avant-gardes désespérées – lorsque la voie électorale, pour différentes raisons, cessera de valoir la peine ? Comment les revendications sociales et politiques des masses seront-elles canalisées à l’avenir ? Les bagarres boliviennes et la rigueur renouvelée de l’État contre-insurrectionnel ne sont-elles pas un avant-goût de l’avenir ?
Et en lien avec le contexte géopolitique, la démocratie peut-elle être pratiquée sans exercer une peine souveraineté, ou au moins une souverainenté minimale ? Le repli hémisphérique des États-Unis et la réaffirmation explicite de la doctrine Monroe ne sont-ils pas le principal obstacle à la légalité régionale et à l’ordre constitutionnel de nos pays ? Est-il possible aujourd’hui, en somme, d’être quelque chose comme un « démocrate » sans être en même temps un anti-impérialiste cohérent ?
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Deux événements auraient dû provoquer un tournant complet dans les débats, les positions et les stratégies des gauches et des progressismes latino-américains, mais ne l’ont pas fait : le bombardement de Caracas dans les premières heures du 3 janvier et l’enlèvement d’un président en exercice, et la révélation du Hondurasgate, qui a finalement pu montrer à l’opinion publique la structure transnationale par laquelle des secteurs du trafic de drogue, des forces politiques vassales – y compris un ancien président condamné – l’impérialisme états-unien et le sionisme conspirent pour balayer les gouvernements progressistes de la région et les derniers vestiges d’opposition politique et sociale.
Cela est particulièrement significatif si l’on se rappelle qu’il a fallu près de deux décennies pour prouver l’existence de l’ancien Plan Condor après la découverte en 1992, dans la ville de Lambaré, au Paraguay, des désormais bien connues « archives de la terreur ». Aujourd’hui, la stratégie impériale est nettement plus transparente ; il y a les documents doctrinaux et les alliances de sécurité, mais aussi les fuites d’information.
Mais peut-être pourrions-nous remonter plus loin que Caracas et le Hondurasgate pour revenir au moment où un panéliste anodin de la télévision devenu candidat d’une force politique marginale a empoigné pour la première fois une tronçonneuse. Il faut être très naïf, ou très ignorant de notre histoire régionale, pour penser que la tronçonneuse est une métaphore innocente de l’ajustement fiscal et du rétrécissement de l’État, et non un outil brutal utilisé pendant des années par la contre-insurrection paramilitaire ; un instrument de mort qui dissimule mal – car il ne veut pas le dissimuler – un fantasme d’annihilation sous-jacent.
Certains ont vu dans sa mise en scène une simple métaphore – quelque peu dérangée, il est vrai – mais une métaphore tout de même. Et si c’était en réalité un signe des temps à venir ? Le fait qu’un président « démocratique » comme Javier Milei ait aussi offert une tronçonneuse à un techno-oligarque comme Elon Musk en signe de respect et de dévotion en dit long sur la puissante alliance passée entre les entreprises les plus capitalisées de la planète et les formations et dirigeants politiques les plus extrémistes.
Et nous savons déjà à quoi des alliances de ce genre ont mené par le passé…
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3784.
– Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
– Source (espagnol) : Todos los puentes, 25 juin 2026.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
[1] Élu vice-président en 1997, Jorge « Tuto » Quiroga Ramírez devient président de la République en 2001 et 2002 après la démission d’Hugo Banzer pour raisons de santé. Il est à nouveau candidat en 2005, 2014 et 2025, date à laquelle il perd au second tour face à Rodrigo Paz – note DIAL.
[2] En avril 2026 ont été diffusés sur le site hondurasgate.ch des enregistrements audio de conversations entre différents leaders de droite, notamment l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández. Ces conversations mentionnaient un plan international d’attaques médiatiques contre différents leaders et gouvernements de gauche au Honduras et en Amérique latine – note DIAL.

