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DIAL 3761 - Pour l’amour des pauvres et de l’Amérique latine

Trajectoires pradosiennes entre foi, engagements et transformation sociale. (III) Pierre Dupuy : De La Rochelle à Valparaiso, pérégrinations d’un prêtre-ouvrier

Ellie Douska

samedi 29 novembre 2025, par Dial

Ellie Douska est doctorante en histoire contemporaine à l’université Lyon III. Son mémoire de master 2 (2024) portait sur Les prêtres du Prado envoyés au Chili à titre de « prêtres Fidei donum » (1957-1990) [1] et elle a gentiment accepté de présenter les résultats de sa recherche dans un article que nous publions en 3 livraisons Après une introduction générale, la deuxième partie est centrée sur la trajectoire de Robert Lebègue et la troisième, ci-dessous, consacrée à celle de Pierre Dupuy.


Entre 1957 et 1980, 85 pradosiens français sont partis en mission dans un pays du tiers monde, dont une trentaine en Amérique latine et 14 au Chili. Loin des débats qui occupent l’Église de France, les Fidei donum pradosiens tracent leurs propres chemins, au sein de marges aux visages multiples. Dans un contexte socio-politique durci, ils sont finalement sommés de se positionner et de faire des choix qui ne sont pas toujours bien accueillis. Ces choix sont pourtant le fruit d’un parcours personnel, d’une exigence de solidarité, d’une approche renouvelée de leur vocation et de leur foi à la lumière des réalités du terrain et des circonstances historiques. Après la trajectoire de Robert Lebègue, nous revenons ici sur celle de Pierre Dupuy.

« Cher Père,
En janvier prochain, je vais terminer ma troisième année en Amérique latine, et il est temps que je vous informe de ce qui se passe ici, au moins pour vous faire savoir que je ne suis pas mort. [2] »

Les propos qui ouvrent le courrier envoyé par Pierre Dupuy à Mgr Ancel, en novembre 1969, reflètent assez bien la personnalité d’un acteur dont la trajectoire est singulière. Simple et incisif mais franc et correct, avec une pointe d’humour qui frôle l’ironie, sans visée outrageante, Pierre Dupuy illustre à plusieurs égards ce que l’anthropologie nomme l’« homme marginal » : un individu entre deux mondes et deux cultures dont il se revendique à parts égales. Prêtre-ouvrier français, « adopté » par un milieu et un peuple dont il partage les réalités, Pierre Dupuy conçoit son existence comme une double vocation dont chacune des composantes serait inconcevable sans l’autre.

D’une rive à l’autre : un retournement de perspective

Pierre Dupuy naît en décembre 1928 à Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime). Il est issu d’un milieu que l’on devine modeste et croyant, mais dont il parle peu. Après des études secondaires à Saintes, au Collège Notre-Dame de Recouvrance, il intègre le Grand Séminaire de La Rochelle à la poursuite d’une vocation sacerdotale dont il retrace la gestation avec la même discrétion. Ordonné prêtre en juin 1956 pour le diocèse de La Rochelle, il est aussitôt nommé vicaire à Saint-Jean-d’Angély, une petite commune rurale sur le chemin de Compostelle où il reste pendant quatre ans, avant d’être nommé vicaire auxiliaire à Néré. En août 1964, il devient curé de la paroisse de Rochefort-sur-Mer, tout en étant chargé de l’aumônerie des collèges techniques et d’enseignement général publics. Alors âgé de 36 ans, Pierre Dupuy se montre satisfait de sa charge d’aumônier. Il est heureux de côtoyer les jeunes dans le cadre de diverses activités sportives ou récréatives où se développe une ambiance de camaraderie et de joie partagée. Il paraît en même temps investi dans la vie du Prado de La Rochelle, bien qu’il ne fasse que très rarement allusion à son affiliation à l’Institut ou aux circonstances de son entrée. Mais il est globalement déçu de son ministère en France. L’autorité exercée par ses supérieurs hiérarchiques, son archiprêtre et son vicaire en particulier, est pour lui plus proche de l’autoritarisme que de l’obéissance ecclésiale telle qu’il la conçoit, c’est-à-dire une relation de confiance qui laisserait place à une relative liberté d’initiative. Conjugué à un conformisme qu’il relève non seulement dans la formation reçue au séminaire, mais aussi dans les méthodes pastorales à l’œuvre dans le cadre diocésain, surtout vis-à-vis d’un milieu ouvrier pour lequel il exprime une préoccupation particulière, ce « régime [3] » est pour lui un carcan qui ne permet pas à l’Église de France d’opérer les évolutions nécessaires à son insertion dans une société en mutation. Rétrospectivement, il explique ainsi son projet de départ en mission par ce sentiment de déception générale, ainsi qu’une conviction sous-jacente que sa vocation pourrait mieux s’exprimer dans un cadre humain et ecclésial différent. Pourquoi donc l’Amérique latine ? Toujours à l’affût de l’actualité, Pierre Dupuy semble bien informé de la situation humaine et religieuse du sous-continent américain, dont il a entendu parler non seulement à travers les médias, mais sans doute aussi à travers les témoignages d’autres prêtres diocésains partis en mission sous l’égide du CEFAL, ou du Prado. Ce projet ne relève pourtant pas seulement de la recherche d’un échappatoire, mais aussi et surtout d’une volonté de « justice » à l’intérieur de l’Église catholique au sens large. Pierre Dupuy est en effet profondément indigné par ce qu’il perçoit comme une injustice criante dans la répartition du personnel ecclésiastique :

« En regardant le diocèse de La Rochelle, je ne comprenais toujours pas pourquoi, entre autres choses, les vingt prêtres du collège de Recouvrance se consacraient à quelques centaines d’élèves, alors que dans les grandes villes du Brésil, il n’y avait qu’un prêtre pour 120 000 ou 150 000 habitants. Malgré des injustices aussi criantes, tous les échelons de la hiérarchie étaient bien convaincus de l’universalité et de la sainteté de cette église… [4] ».

Le pradosien est décidé : l’Amérique latine est le lieu idéal pour réaliser sa vocation de prêtre-ouvrier. Il fait ainsi savoir à son évêque sa disponibilité pour un départ en mission. Refus catégorique. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1966, qu’il obtient une réponse affirmative de la part de son successeur, qu’il aurait simplement « mis devant le fait accompli ». Il prend alors contact avec le CEFAL, qui accepte sa candidature et prépare son envoi outre-Atlantique, en rapport avec le Prado. Les avis s’accordent pour qu’il soit a priori orienté vers le Chili, sans destination précise. Pierre Dupuy fait une première escale au Centre interculturel de formation (CIF) de Cuernavaca (Mexique), pour y apprendre l’espagnol. Alors dirigé par Ivan Illich, le CIF était devenu un passage quasi-obligé pour les prêtres Fidei donum destinés à exercer un ministère dans un pays hispanophone. Pierre Dupuy y réalise un stage de quatre mois dont il tirera pleinement profit : sa formation était en effet doublée d’une première prise de contact que l’on pourrait qualifier « par immersion », au sein d’une communauté d’Indiens installée sur les flancs du volcan Popocatépetl. À leurs côtés, il a l’occasion de faire une première découverte de la réalité des populations latino-américaines.

À l’issue du stage de formation, Pierre Dupuy est contacté par François de l’Espinay, délégué continental du CEFAL, pour discuter les détails de son orientation. Son attrait pour les paysages maritimes et ses difficultés à vivre en communauté pradosienne facilitent les choses : destination Valparaiso, ce « joyau du Pacifique » situé sur la côte chilienne. Sur les conseils de l’Espinay, Pierre Dupuy ne rejoindra pourtant le Chili qu’après une tournée latino-américaine censée lui permettre un contact plus approfondi avec les réalités du sous-continent et ainsi faciliter l’acclimatation dans son futur « diocèse d’adoption ». Non pas que la société chilienne soit identique à toutes celles qui composent la mosaïque latino-américaine, en vertu d’une homogénéité culturelle dépassée. À l’instar d’autres prêtres Fidei donum, Pierre Dupuy découvre d’ailleurs l’irréductible diversité d’un continent dont il parviendra progressivement à saisir les subtilités et particularismes. C’est une réalisation qu’il tient à répercuter en France, par le biais d’une entreprise de « désagrégation de l’Amérique latine [5] ».

Entre la sacristie et le cockpit : « un autre jour, un autre dollar »

Juin 1967 : arrivée à Valparaiso après quelques escales au Guatemala, au Honduras, au Panama, en Équateur et au Pérou. Pierre Dupuy se rend tout d’abord à l’archevêché pour une présentation formelle auprès de son « évêque d’adoption », Mgr Emilio Tagle Covarrubias, dont il attend également une nomination, sinon quelques directions, ou une simple affectation au sein d’une des équipes pastorales du diocèse. « Don Emilio » l’aurait aussitôt chargé non pas de l’animation mais de la fondation de « l’aumônerie de la mer pour le Chili [6] ». Frustré de cette première entrevue et de l’attitude de l’archevêque, qui ne lui aurait pas donné d’instructions supplémentaires ou de ressources pour mener à bien la mission dont il le chargeait, Pierre Dupuy s’en va poursuivre la ligne d’action qu’il juge la plus efficace.

N’ayant « trouvé aucun paroissien [7] » à l’église, il consacre ainsi sa première semaine à Valparaiso à « flâner sur les quais du port en discutant avec les marins, les pêcheurs, les dockers et les travailleurs des chantiers navals [8] ». Il s’agissait dans son esprit de la meilleure façon de prendre contact avec les milieux populaires du diocèse, majoritairement composés d’ouvriers employés sur le port, notamment pour le compte de la Empremar, l’entreprise maritime de l’État. Il y est d’ailleurs rapidement embauché en tant qu’aide-mécanicien, avec l’accord de l’archevêque. Pierre Dupuy entre ainsi au Corps des volontaires des bateaux de sauvetage de Valparaíso [9]), ce corps unique en son genre pour l’ensemble du Chili, composé d’ouvriers volontaires chargés de secourir les navires que les tempêtes du Pacifique auraient égaré loin des côtes et de la réparation de bateaux souvent revendus au Chili par d’autres nations (États-Unis, Angleterre, France). C’est à bord du « Capitaine Christiansen », un ancien bateau anglais, qu’il apprend le métier, sur le tas et guidé par ses camarades de travail. C’est surtout dans ce cadre qu’il découvre la réalité des ouvriers de Valparaiso et que s’opère un premier renversement décisif de perspective :

« J’avais débarqué au Chili avec de pleines valises d’idées, des projets de lutte pour la justice, pour la fraternité, pour la paix, persuadé de ma supériorité de Français et de ma capacité d’enrichir les autres. Rapidement, je découvrais la solution humaine qui s’imposait : écouter, essayer de comprendre, disparaître, m’enfouir dans cette terre nouvelle, pour essayer de germer et de renaître avec patience. [10] »

Au fil des heures de travail et des tempêtes essuyées en commun, Pierre Dupuy parvient à tisser des liens d’amitié et de confiance très forts avec les ouvriers du port, qui ignorent encore complètement son statut de prêtre de l’Église catholique. C’est également à travers ce quotidien qu’il découvre, à ses dépens, l’impact causé par la précarité quotidienne et l’inexistence d’un cadre légal de travail. À la fin de son premier mois comme ouvrier à la Empremar, Pierre Dupuy est heureux à l’idée de récupérer le salaire qui lui revient en échange de l’effort fourni. Il compte même réclamer la somme qui est théoriquement prévue par son contrat pour les heures supplémentaires qu’il a effectuées, et dont il a minutieusement gardé le compte. C’est d’ailleurs sur cette base qu’il a envisagé la gestion de son budget. Résultat : il est mis à la porte pour avoir voulu contredire le patron. S’il se fait réembaucher après l’intervention de ses camarades de travail, son indignation est grande face à un genre d’injustice salariale dont il n’avait pas fait l’expérience en France. À Valparaiso en effet, les ouvriers étaient habitués à enchaîner des cycles d’emploi d’une durée d’un mois environ, pour se faire ensuite remercier et embaucher à nouveau, selon un contrat de travail bel et bien existant, mais dont les termes n’étaient guère en leur faveur. Pierre Dupuy y voit « une supercherie inventée par les avocats et les inspecteurs de l’entreprise pour éviter de payer les heures supplémentaires, supprimer les congés payés et se débarrasser facilement des éléments gênants qui n’avaient pas la possibilité de se syndiquer pour défendre leurs droits [11] ».

Monnaie courante pour les ouvriers de Valparaiso, l’événement conduit Pierre Dupuy à une prise de conscience du contraste entre la réalité dont il sort et celle qu’il est appelé à intégrer, de l’hétérogénéité que recouvre l’image reçue de la classe ouvrière, du décalage existant entre la réalité et les traditions ouvrières française et chilienne, ainsi que de la nécessité d’œuvrer à un rassemblement des ouvriers en vue de l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Prenant appui sur le référentiel français, Pierre Dupuy voit dans la syndicalisation une première étape déterminante dans cette « bataille ». Or, dans ce domaine, tout ou presque est à organiser. À cette époque en effet, la loi chilienne interdisait les syndicats au sein des entreprises d’État. Pour contourner cet obstacle, les ouvriers ont formé une association privée, ce qui leur permettait de s’affilier à la Confédération maritime chargée de la défense de leurs droits. L’occasion de mettre leur initiative à l’épreuve survient en 1968, lorsque la Empremar procède au licenciement collectif de 140 travailleurs. L’association ouvrière nouvellement formée sollicite alors les services d’un avocat et parvient à une compensation partielle pour les travailleurs licenciés. Résultat en deçà des attentes de Pierre Dupuy, mais qui constitue tout de même une première victoire dans l’histoire des ouvriers de la Empremar. Quant à Pierre Dupuy, il parvient très vite à se faire réembaucher, cette fois au sein d’une entreprise privée de mécanique navale et de réparations appartenant à un entrepreneur d’ascendance allemande, Ricardo Barckhahn. Ironie du sort, l’entreprise vient d’être sollicitée par la Empremar qui a besoin de main-d’œuvre après avoir licencié en masse. Ennuyé de le revoir, son ancien patron mobilise ses réseaux pour le faire interdire de travail à bord. Pierre Dupuy est alors embauché comme chauffeur chargé de transporter les ouvriers et le matériel au port, avant d’être réintégré à l’équipe des mécaniciens.

Du prêtre-ouvrier au « camarade-prêtre »

Pierre Dupuy s’identifie comme prêtre-ouvrier au sens fort du terme et de manière intégrale. À ses yeux, le travail manuel ou salarié du prêtre n’est pas une simple étape transitoire dans le cadre d’une stratégie pastorale en vue d’approcher les ouvriers, même si cela concourt à une meilleure compréhension de leur réalité. Il ne s’agit pas non plus d’un compromis que le prêtre chargé de l’évangélisation de ce milieu devrait accepter afin de contourner la méfiance et les critiques. Il s’agit au contraire d’une composante indissociable de sa vocation (sacerdotale, missionnaire, pradosienne) et d’une exigence de son ministère. Il s’en explique en ces termes à l’archevêque de Valparaiso, lorsque celui-ci tente de mettre fin à son « expérience » ouvrière au motif qu’elle le détournerait de ses « responsabilités pastorales » à proprement parler, et notamment de l’apostolat dont il a été chargé :

« Monseigneur, mon travail d’ouvrier n’est pas une expérience : c’est toute ma vie, ma vocation, et je ne vais pas me détruire pour vous faire plaisir. Les foyers d’accueil, ce sont tous les bateaux où nous travaillons ensemble, les marins, les dockers qui déchargent les marchandises, et tous les ouvriers des chantiers navals dont je fais partie. Des bars, des restaurants, des salles de jeux, ils en ont suffisamment à Valparaiso et dans tous les ports du monde ! [12] »

Pierre Dupuy défend un apostolat missionnaire de la présence qui substituerait la praxis (dans le sens de l’action orientée vers le changement des structures) et le témoignage discret à une prédication censée inculquer un corpus de dogmes inchangés et peu accessibles aux milieux ouvriers qui le préoccupent. À ce titre, il est critique vis-à-vis d’une Église-institution qui ne mettrait pas ses paroles en actes et qui, « du fait que sa compromission avec le régime et le monde capitaliste, a rejeté le monde des pauvres et des ouvriers [13] », rendant ainsi tout dialogue impossible. À ses yeux, la conséquence visible en est la pratique religieuse presque inexistante chez les ouvriers de Valparaiso et plus encore le refus des anciens jocistes [14] d’avoir un prêtre avec eux, si celui-ci ne travaille pas. « L’Amérique latine a besoin de témoins en pleine vie beaucoup plus que de prédicateurs [15] », écrit-il à Mgr Ancel. Mais ce témoignage est facilement discrédité dans un contexte où l’Église est identifiée à une structure de pouvoir parmi d’autres. Du fait de l’histoire de l’Église chilienne, une partie au moins de la hiérarchie catholique entretient en effet des liens plus ou moins étroits avec les hautes couches de la société, notamment la bourgeoisie et les propriétaires terriens [16]. D’où les analogies faites entre les deux et, par extension, le lien schématiquement établi entre l’Église et le pouvoir au sens large. Si l’ascendance et l’appartenance sociale ne sont pas nécessairement liées à un comportement ou une sensibilité précise, les raccourcis et catégorisations semblent toutefois facilement établis dans le contexte chilien.

Naviguer en haute mer : religion et politique dans le Chili des années 1960

Lorsque Pierre Dupuy arrive au Chili, en 1967, il se retrouve au milieu d’une société en effervescence. À la présidence depuis 1964, Eduardo Frei et le Parti démocrate-chrétien (PDC) ont initié différentes mesures censées améliorer la situation socio-économique du pays, notamment un projet dit de « Promotion populaire » destiné aux catégories sociales marginales. Le bilan intermédiaire de ce mandat n’atteint pourtant pas les résultats attendus, la plupart des projets restant de fait partiellement réalisés. Ainsi de la « Operación sitio », ce projet de logement ambitieux, qui sera connu sous le nom de « Operación tiza » [opération craie] en raison des chantiers souvent abandonnés à l’état de plan [17]. Dès 1966, la démocratie chrétienne de Frei ne semble plus capable de conserver son élan initial : sous une double pression politique et financière, le président annonce alors un ralentissement du rythme des réformes, dont les objectifs sont également revus à la baisse. L’adoption d’une « ligne dure » (mano dura) conduit finalement le PDC à se rapprocher du système capitaliste, transformant la désillusion d’une partie des Chiliens en rupture, surtout chez ceux qui avaient cru déceler dans les ambitions de ce parti l’expression politique d’une « révolution d’inspiration chrétienne ». À partir de 1968, les évènements se précipitent : le PDC perd rapidement ses appuis, tandis qu’une sécheresse prolongée affecte la productivité agricole et que l’inflation augmente. Les occupations de terrains de grandes propriétés terriennes par des paysans se multiplient et les grèves se succèdent en gagnant progressivement tous les secteurs d’activité ou presque. La polarisation s’accentue au sein de la société chilienne, y compris au sein de l’Église.

Depuis son origine, l’Église catholique constitue un acteur important au sein de la société chilienne. Elle est à ce titre fortement liée aux processus socio-politiques à l’œuvre et travaillée par les dynamiques qui traversent la société dans son ensemble. L’Église chilienne est aussi historiquement divisée en plusieurs tendances, et cela, à toutes les échelles. Au niveau de la hiérarchie, les contrastes sont parfois grands sur le plan des orientations pastorales et des sensibilités personnelles. Les clivages s’accentuent à l’issue du concile Vatican II et sous la pression du contexte socio-politique chilien. Ainsi, si l’archevêque de Santiago et, à plus forte raison, celui de Talca sont catégorisés parmi les prélats les plus « progressistes » de leur génération de par leur ouverture aux évolutions, celui de Valparaiso est au contraire réputé pour son virage intransigeant. S’il a pu être considéré comme « progressiste » avant le concile, il n’a pas fait siennes les mutations dont celui-ci était porteur et finira même par être considéré comme l’un des évêques les plus conservateurs de l’Église chilienne, « tristement célèbre pour ses lettres pastorales dans lesquelles le chrétien ne trouve que défenses, interdictions et condamnations (au sujet de la presse, du cinéma, la régulation des naissances, le port du bikini) au lieu d’un enseignement pastoral positif [18] ». L’avis de Pierre Dupuy paraît arrêté à son sujet : l’évêque de Valparaiso est « INCURABLE [19] » (en majuscules dans le texte). Cet avis n’est ni isolé, ni partagé par l’ensemble du clergé. La figure d’Emilio Tagle Covarrubias a tout de même marqué les prêtres qui se sont retrouvés sous son autorité, notamment ceux dont les méthodes n’étaient pas tout à fait conformes à ses directives pastorales.

De retour de son séjour latino-américain, en 1968, Mgr Ancel résume bien la situation : « L’ambiance à Valparaiso est assez difficile [20] », note-t-il dans le compte-rendu de son voyage. Malgré les relations tendues entre l’archevêque et le clergé, voire au sein du clergé lui-même, Mgr Ancel reconnaît tout de même les avancées opérées par Pierre Dupuy dans l’animation de la vie chrétienne au sein des milieux populaires, notamment auprès des ouvriers. Ce dernier a effectivement contribué à la naissance d’équipes de foyers qui se montrent dynamiques, tout en encadrant une équipe d’assistantes sociales qui travaillent à l’amélioration de leurs situations. Le supérieur du Prado est pourtant inquiet du bien-être physique et spirituel du pradosien. Ce dernier a quitté la cure de La Matriz où il vivait avec un autre prêtre français, Jean Marmier, pour aller vivre dans l’atelier de menuiserie d’un prêtre-ouvrier chilien, Dario Marcotti. Son emploi l’oblige parfois à travailler jusqu’à 11 h par jour, tout en ayant un engagement syndical de plus en plus important. Au point de vue pradosien, Pierre Dupuy se trouve dans une situation d’isolement puisqu’il est le seul prêtre du Prado présent à Valparaiso et qu’il refuse d’ailleurs la vie en communauté.

Les processus sociaux, politiques et économiques qui travaillent la société chilienne influent sur les manières de penser et d’agir du clergé, surtout ceux qui ont fait le choix d’une vie au milieu d’un peuple dont ils sont amenés à partager les réalités, les préoccupations et les luttes. Toutefois, les options et les prises de position varient sensiblement selon les parcours et les personnalités, en fonction aussi du milieu dans lequel chacun évolue. Les positions vont du soutien passif à un engagement politique direct et multiforme, avec des possibilités d’évolutions par un cheminement menant de l’un à l’autre. Au fond, c’est la conception du sacerdoce et du rôle du chrétien dans la cité qui est au centre du débat. Pour Pierre Dupuy, le refus d’un engagement politique du prêtre, au nom d’une distinction entre le spirituel et le temporel, l’Église et la cité, est « absurde et insupportable ». Il réfute ainsi la position du jésuite François Francou [21] :

« Selon lui, le monde ouvrier demande au prêtre de ne pas prendre parti dans ces querelles politiques, afin de sauvegarder le meilleur de lui-même et l’unité des Chiliens. L’ennui est que cette opinion est celle d’un secteur aussi restreint que puissant, allié à l’opposition. La paix et l’unité sont des valeurs qui ne tombent pas toutes faites du ciel, grâce aux supplications de chrétiens “sans bras” qui se contentent de prier, et grâce au ministère des prêtres qui se disent neutres et apolitiques. La Paix et l’Unité sont le fruit de la justice, de la vérité, de l’égalité, de la solidarité entre tous les hommes qui s’engagent, jusqu’au don de leur vie, pour qu’elles règnent enfin dans cette Amérique latine crucifiée par l’impérialisme et le capitalisme. Mon rôle de prêtre ne peut être autre que l’annonce du message de l’évangile, qui est un message de libération pour les pauvres, les exploités, les opprimés, les exclus, les martyrs des prisons du Brésil, du Paraguay, de l’Uruguay, de la Bolivie et d’ailleurs, comme le dit l’évangile de Luc, 4:18… [22] »

Pierre Dupuy ne conçoit pas la vie chrétienne sans engagement sur le terrain social, syndical ou politique. De son point de vue, l’engagement constitue même une exigence de la vie du chrétien, sans quoi celle-ci ne serait qu’« une étiquette collée sur une marchandise anonyme », vidée de son sens. Mais cela dépend aussi, dans une certaine mesure, de la manière dont chacun définit la politique. Prenant le terme au pied de la lettre – selon sa racine grecque désignant « l’affaire de la cité » – Pierre Dupuy se dit favorable à une politique apolitique, c’est-à-dire non-politicienne, dénuée de la corruption et des conflits d’intérêts qui exacerbent les clivages. Pour lui, la politique devrait au contraire rassembler les esprits autour de l’organisation de la vie en communauté, afin de rendre possible le développement de l’homme et de tous les hommes. Au fond, il est question des relations sociales et humaines au sein de la cité. Or les divisions naissent précisément du fait que plusieurs forces idéologiques et politiques affirment détenir la « bonne » manière de concevoir ces relations.

Être prêtre au temps de l’Unité populaire (1970-1973) : la voie chilienne au socialisme, une voie chrétienne vers la « naissance de l’Homme nouveau » ?

Véritables chroniques, les courriers de Pierre Dupuy retracent de près la formation de l’Unité populaire (UP), puis la campagne électorale qui redonne espoir au peuple chilien, surtout aux milieux populaires au sein desquels il est inséré. Il est d’ailleurs partie prenante du processus, puisqu’il a un engagement syndical et politique de plus en plus important. Progressivement, des ramifications de l’UP naissent un peu partout sous forme de comités de quartier où les militants se rassemblent pour étudier le programme du parti et faire remonter les remarques au comité central. Pierre Dupuy participe également à ces « meetings », en vertu des responsabilités syndicales qu’il assume à Valparaiso depuis 1968. Son statut de prêtre le conduit pourtant à assumer un rôle qui dépasse ce cadre, presque malgré lui. Il est en effet sollicité non seulement pour exprimer son opinion à propos du programme politique de l’UP, mais aussi pour se prononcer sur la compatibilité entre ce dernier et la Bible, soit entre le socialisme et les valeurs chrétiennes :

« Le comité de la Emporchi [23] prépare un important meeting. Les responsables m’invitent à prendre la parole devant la foule des travailleurs du port. J’avais bien préparé mon intervention pour mettre en relief l’importance capitale de chaque syndiqué pour la défense de la dignité des travailleurs et la construction d’une société plus juste. Mais rapidement, le président du comité me coupe la parole :

– Ce n’est pas ça que nous attendons de toi : tu dois nous dire quelle est la place des chrétiens dans l’UP, tu dois nous dire si la foi des chrétiens leur permet de prendre leur place dans l’UP.

Alors je change de registre, je sors ma bible de poche, pour leur lire quelques passages du prophète Isaïe, puis une partie importante de la lettre de l’apôtre saint Jacques :

– Vous avez entendu cette lecture ? et vous connaissez bien le programme de l’UP. Alors, quel est le programme qui vous paraît le plus révolutionnaire, celui de la Bible ou celui de l’UP ? [24] »

En 1971, Pierre Dupuy participe aux premières rencontres du mouvement « Chrétiens pour le socialisme » mais finit par s’en détacher car il ne partage pas totalement leurs objectifs et moyens d’action. Il préfère s’engager dans des structures ou des partis déjà existants. S’il dit partager l’opinion du théologien Charles Muller, pour qui « le socialisme n’est pas un ensemble de structures plus favorables à la présentation du message chrétien, mais une partie intégrante de la marche vers l’achèvement du Royaume de Dieu [25] », ce n’est pourtant pas au Parti socialiste qu’il décide de s’engager, mais au sein du Parti communiste. Depuis 1970, il milite en effet dans une cellule du PC de son quartier [26]. L’obtention de sa carte, en juillet 1972, n’est à ses yeux qu’une « pure formalité [27] ». Ce « passage du noir au rouge » est le fruit d’un long cheminement personnel et d’un profond discernement, ainsi qu’il s’en justifie auprès de ses supérieurs.

Sa décision d’entrer au PC n’est pas la conséquence d’une appropriation passive des affinités idéologiques dominantes dans son entourage. Pierre Dupuy dit avoir longtemps pesé les différentes options et conclu que le PC serait le meilleur choix car, contrairement à une Église qui serait indifférente aux besoins des pauvres, le PC « prend en considération le Peuple de Valparaiso [28] ». Le pradosien voit par ailleurs dans le fonctionnement et la pédagogie promue par le PC des caractéristiques qui lui paraissent fondamentalement chrétiennes. Pour autant, il ne semble pas établir de corrélation directe entre le fondement idéologique du communisme et le christianisme, mais plutôt entre le projet révolutionnaire porté par le PC et la Bible. Pour Pierre Dupuy, le christianisme serait en effet fondamentalement révolutionnaire, en ce qu’il est porteur d’un projet de transformation radicale de l’Homme et de la société. S’il se rapproche du PC, ce n’est pas tant parce qu’il adhère à l’idéologie marxiste, qu’en raison de son opposition à l’impérialisme et au capitalisme. Aussi plaide-t-il contre les généralisations simplificatrices et l’opposition stérile au communisme en faisant valoir sa propre expérience au contact des militants de Valparaiso, chez qui il décèle les germes de la foi, quoique différemment vécue :

« Heureusement que ce même Peuple m’aide à vivre ma foi et à approfondir ma vocation sacerdotale à leur service ! Heureusement que ce peuple me considère plus que jamais comme le “camarade-prêtre” et non simplement le “camarade” selon les prévisions que vous faisiez dans votre dernière lettre ! Heureusement que le parti communiste n’a pas les intentions que vous lui prêtiez, comme le prouve la masse des communistes chrétiens qui ont besoin de moi et qui n’hésitent pas à téléphoner au comité du PC qui lui-même me transmet les appels. Depuis au moins quatre ans, c’est une longue liste de dirigeants communistes que j’ai mariés (et j’ai accepté parce qu’ils refusaient de se marier en présence d’un prêtre momio, i.e. réactionnaire), et combien de leurs enfants j’ai dû baptiser ! En ce moment même j’attends un nouveau couple de fiancés et c’est le dirigeant du comité du PC de la 2e commune de Valparaiso qui est venu me voir pour me demander d’accepter. Par ailleurs, les responsables de trois équipes de révision de vie qui se réunissent avec moi pour étudier l’évangile et célébrer l’Eucharistie sont dirigeants communistes et beaucoup de membres de ces équipes (sans mentir, au moins 90%) sont militants marxistes ! [29] »

En somme, l’engagement politique de Pierre Dupuy ne se fait donc pas en dépit de sa foi, mais bien au nom de celle-ci.

Ses propos et prises de position provoquent en tous cas la colère de son évêque d’adoption, Mgr Tagle, lequel profite de son retour temporaire en France pour exiger son départ définitif. Le contrat Fidei donum de Pierre Dupuy a expiré [30], martèle sans cesse l’évêque de Valparaiso dans les courriers qu’il adresse aux différents supérieurs du pradosien. « Le P. Dupuy a assez été supporté », il « fait du mal au diocèse et aux laïcs [31] ». Les tentatives du Prado et de l’évêque de La Rochelle pour apaiser les tensions et trouver une solution moins radicale n’ont aucun effet. Pour Mgr Tagle, il n’y a pas de place pour le dialogue devant l’obéissance due à la hiérarchie. Les responsables du Prado et le délégué régional du CEFAL, Pierre Dubois, ne voient pas de réel obstacle à ce que Pierre Dupuy effectue certains choix politiques au nom de sa foi et de sa conception du sacerdoce en milieu ouvrier. Mais la limite serait franchie lorsqu’un prêtre opte pour le PC et surtout lorsqu’il est amené à exercer son ministère en dehors des cadres de l’Église institutionnelle, c’est-à-dire en état de « non-communion » avec la hiérarchie. Leurs avis restent toutefois inaudibles. Le pradosien refuse catégoriquement de se plier à la décision de son évêque d’accueil au nom de la fidélité à sa vocation de prêtre, à la mission qui lui a été confiée, au nom aussi de la loyauté envers le peuple chilien et du contrat implicite qui le lie désormais à celui-ci :

« Le cher Emilio Tagle ne sera pas déçu : je retourne au Chili ! Et à Valparaiso. Pour moi, sa résiliation personnelle de mon contrat est sans valeur, d’une part ; et d’autre part, avec ou sans contrat, avec ou sans sa bénédiction, je peux continuer exactement le travail d’évangélisation auprès du monde des pauvres et des travailleurs de la Province de Valparaiso, puisqu’ils ont été eux-mêmes “rayés des contrôles” de l’Église officielle qui les ignore.

[…] Bien sûr, je sais que les risques sont importants, et je les pèse et les analyse depuis des mois : accepter et décider mon retour dans de telles conditions m’impose un lourd sacrifice que j’accepte lucidement, parce que je crois qu’à long terme il portera du fruit auprès de tous ces gens, ce monde des pauvres que j’aime profondément, et qui sont pour moi “ma famille”. [32] »

Pour Pierre Dupuy, la résiliation de son « contrat » est sans réelle valeur, puisque la mission qui l’avait conduit au Chili dépasse largement le cadre de son mandat de prêtre Fidei donum. En tant que prêtre mandaté auprès du peuple, il considère en effet que son contrat n’a pas été scellé avec un évêque quelconque, mais avec tous les foyers, militants et équipes de travailleurs qu’il accompagne [33]. Il estime surtout que sa vocation exige un engagement total. Dans le contexte chilien, cela reviendrait non seulement à partager les conditions de vie des pauvres ou à se montrer solidaire et soutenir leurs options, notamment leur choix en faveur de la voie chilienne au socialisme, mais aussi à s’engager personnellement dans leur lutte. Si elle constitue un cas à part parmi ses confrères français et pradosiens, la trajectoire de Pierre Dupuy n’est ni unique ni exceptionnelle dans son contexte ; elle illustre le cas des acteurs religieux pour qui le projet socialiste représentait la meilleure voie pour mener à bien un processus de transformation sociale jugé nécessaire et urgent, assimilé au développement intégral de l’Homme et, par extension, au projet de Dieu pour l’humanité.

Au cœur de la tempête

Entre le diable et la grande bleue

Les tensions se sont accentuées depuis la constitution de l’UP et plus encore dans les mois qui précèdent le coup d’État, poussant chacun à prendre parti. Les sources contemporaines et les études ultérieures soulignent la complexité de la situation :

« Pendant ces années, la définition politique fut inévitable : si on n’était pas d’un côté, on était de l’autre et celui qui tentait de ne pas se manifester était identifié à l’adversaire, condition qui passa rapidement à celle d’ennemi. [34] »

La longue circulaire que Pierre Dupuy rédige en février 1972 prend des allures journalistiques pour aborder tour à tour la reconfiguration constante des alliances politiques, la dégradation accélérée de l’économie, l’inflation galopante et l’agitation sociale grandissante, le tout appuyé sur des chiffres « officiels [35] », assure-t-il. Le tableau qu’il dresse est celui d’un pays qui vit au bord de l’implosion, transformé dès la victoire électorale de 1970 en terrain d’affrontement entre deux camps clairement identifiés et caractérisés : le gouvernement légitime de l’UP et une droite séditieuse au service des États-Unis. « Nous ne sommes pas loin d’une guerre civile [36] », constate-t-il déjà en août 1972. S’il ne cache pas sa sympathie à l’égard du gouvernement d’Allende, Pierre Dupuy est tout de même scandalisé par ce qu’il juge comme des maladresses impardonnables de la part du président chilien. Le refus de ce dernier de prendre des mesures plus fermes face à la mobilisation croissante de l’opposition est considéré comme un geste de capitulation, pour ne pas dire une déclaration de suicide. Pierre Dupuy s’alarme surtout de l’incrédulité et du peu de préoccupation exprimée par son entourage quant à l’éventualité d’un coup d’État :

« Pedro, tu as été traumatisé par toutes les guerres que tu as vues en Europe, lui lançaient les camarades ouvriers au travail. Pero aquí nunca pasa nada ! [Ici rien ne se passe jamais] C’était un refrain qui revenait sans cesse : Aquí nunca pasa nada [37] ».

L’inquiétude du pradosien culmine dans les mois qui précèdent le coup d’État. En mars 1973, sous les ordres de la direction du PC, il se porte d’ailleurs volontaire pour former des « groupes d’auto-défense », unités chargées localement de l’entraînement militaire des travailleurs affiliés au PC dans la perspective d’un affrontement violent.

11 septembre 1973 : la fin d’un mythe, le début d’un cauchemar

« Lorsqu’une grande catastrophe sismique se prépare, on sent les gens inquiets, nerveux, insaisissables, comme l’escargot qui disparait dans sa coquille. L’air est lourd, irrespirable. On est écrasé par un silence profond. Soudain, les chiens se mettent à hurler à mort et la terre se dérobe sous vos pieds : c’est l’angoisse qui vous paralyse, car on pressent le vacarme de l’édifice qui s’écroule. C’est dans cette ambiance de cauchemar que nous vivons les dernières semaines qui précèdent le coup d’État. La violence et la gravité des signes avant-coureurs ne trompent personne à Valparaiso. La grève des camionneurs ; le Tancazo de juin qui correspond à une déclaration de guerre civile, les usines sont fouillées chaque jour par des commandos qui cherchent les armes cachées. [38] »

Le 11 septembre 1973, tout est en place pour la mise en acte d’un coup d’État. Le drame commence dès l’aube, par un soulèvement de la marine à Valparaiso. De son bureau, le président Allende diffuse des messages radiophoniques par lesquels il appelle les citoyens à garder leur calme et invite les ouvriers à ne pas quitter leurs postes : « la situation est sous contrôle à Santiago [39] », assure-t-il. En quelques heures pourtant, les troupes de l’armée de terre sont maîtresses de la capitale ; le palais présidentiel est bombardé par l’aviation. À l’intérieur, après avoir résisté, et en dépit de l’offre de reddition qui lui avait été faite, Allende s’est suicidé.

Une junte militaire se met aussitôt en place : elle est composée du général Augusto Pinochet, commandant en chef de l’armée de terre, de l’amiral José Toribio Merino, du général en chef des forces aériennes Gustavo Leigh et du chef des carabiniers, César Mendoza. La suppression de l’ancien régime et l’instauration du nouveau s’effectue dans la foulée, de façon violente, à travers une rafale de mesures : la Junte proclame la déchéance du gouvernement, dissout le Parlement et s’accapare du pouvoir législatif. L’activité de tous les partis politiques est suspendue, tandis que les militaires exigent la reddition immédiate des principaux dirigeants de l’UP. Un couvre-feu est instauré, l’état de siège et d’urgence sont décrétés, autorisant des mesures de répression exceptionnelles. Comme le souligne l’historienne Marie-Noëlle Sarget, il s’agit d’une véritable « guerre civile, reconnue comme telle par le régime qui parlera, à partir de novembre, d’un état de “guerre intérieure” où les armes ne sont cependant que d’un seul côté [40] ».

À Valparaiso, Pierre Dupuy est sans doute le pradosien qui s’est trouvé le plus près du danger. Il a aussi fait partie des premières personnes à prendre connaissance du coup d’État en acte, puisque c’est à Valparaiso qu’ont commencé les opérations. Dans ses mémoires, il narre rétrospectivement le déroulement de cette journée avec grande minutie : heure après heure, il relate le soulèvement de la marine, l’occupation et le sac de la ville par les militaires, le déferlement de violence et de haine qui les accompagne, l’état de panique généralisée, puis l’annonce officielle du bombardement de la Moneda et de la mort d’Allende. Pierre Dupuy se dépeint en résistant révolutionnaire, à l’image d’un Camilo Torres. Il aurait voulu lutter les armes à la main, aux côtés de ses camarades ouvriers et des autres militants du PC. Mais les munitions promises par le parti sont introuvables et la vague de répression est beaucoup plus rapide que toute tentative de résistance populaire. Sa bonne connaissance de la ville (et sans doute son statut de prêtre) lui vaut néanmoins d’être désigné comme enlace, c’est-à-dire comme personne chargée du relais d’information entre les divers groupuscules de résistance improvisés. Il tente dans un premier temps de se servir de son statut de clerc comme d’une protection. Cela lui permet certes d’échapper de justesse à un contrôle de carabiniers, mais l’arrestation d’un de ses confrères lui prouve qu’il ne peut se mettre à l’abri de sa soutane. En tant qu’étranger et militant du PC, Pierre Dupuy est parfaitement conscient des dangers encourus. Mais il refuse catégoriquement de quitter la ville, par solidarité avec le reste des habitants. Pendant quelques jours, il est ainsi contraint de changer de planque tous les soirs pour échapper aux patrouilles. Il peut compter pour cela sur la bienveillance des paroissiens, qui le cachent au péril de leur vie. Il est enfin obligé de quitter Valparaiso pour Santiago, après avoir été nommément dénoncé par son ancien patron, qui l’accuse de cacher des armes chez lui. Après différentes péripéties, Pierre Dupuy finit dans l’enceinte de l’Ambassade de France, où il rejoint l’un de ses confrères pradosiens, Robert Lebègue, avant d’être embarqué dans un avion, direction Paris, contre son gré.

Le rapatriement des deux pradosiens en France est jugé d’autant plus nécessaire qu’ils représentent tous deux des cibles facilement identifiables et localisables par les militaires. Si, dans un premier temps, Robert Lebègue se montre soulagé, Pierre Dupuy vit cela avec beaucoup de peine. Le transfert à l’ambassade est présenté par ce dernier comme un mauvais subterfuge de la part de ses confrères pradosiens. Le séjour d’une semaine qu’il effectue dans la pièce spécialement aménagée au sous-sol de l’ambassade pour accueillir les persécutés est, quant à lui vécu, comme un « internement ». Pour Pierre Dupuy, le rapatriement en France équivaut à une fuite à un moment critique et donc à une trahison envers le peuple chilien. C’est pour lui une honte insupportable. Or, il n’a pas vraiment le choix : il n’est pas seulement proscrit par les militaires, mais aussi par son évêque d’accueil, lequel soutient ouvertement l’initiative de la Junte.

Le retour en France est vécu par Pierre Dupuy comme un exil. Tout comme son confrère Robert Lebègue et d’autres exilés politiques, Pierre Dupuy suit désormais les événements chiliens à distance. En août 1974, il est convoqué par le président de la Centrale unitaire des travailleurs du Chili, alors exilé à Stockholm, pour témoigner de son expérience ouvrière devant le Bureau international du travail à Genève et dénoncer les violations des droits humains, des libertés et des droits syndicaux au Chili [41]. Il signe son témoignage en tant que « Dirigeant syndical aux entreprises de mécanique et réparations maritimes Ricardo Barckhahn et Cie. de Valparaiso ». Il part de nouveau pour l’Amérique latine en 1979, cette fois au Venezuela puis au Nicaragua, où il fonde une coopérative agricole et un atelier de mécanique. De retour en France en 1985, il dirige une colonie de vacances tout en effectuant quelques séjours occasionnels au Chili pour revoir ses amis et à Cuba, pour le compte d’une station de radio qui diffuse des informations en français. Définitivement de retour en France pour sa retraite, il s’engage dans une association France-Amérique latine régionale. Pierre Dupuy s’éteint en 2019, dans sa région natale. Sa trajectoire est singulière à plusieurs égards, tout en s’inscrivant dans une certaine continuité par rapport à ses propres convictions. Plus encore, elle est un approfondissement de sa vocation, à travers la découverte d’une nouvelle dimension de celle-ci au contact des réalités chiliennes.

Les trajectoires de Robert Lebègue et de Pierre Dupuy reflètent à plusieurs égards les clivages et les crises qui traversent l’Église catholique au XXe siècle. Ceux-ci sont sans doute vécus avec plus d’intensité au Chili et en Amérique latine dans son ensemble, en raison de la convergence de profondes mutations sur tous les plans. Les débats et les divisions nées du concile Vatican II concourent également à une certaine « crise » de l’identité sacerdotale à laquelle les pradosiens n’échappent pas : jusqu’où peuvent-ils aller dans leur engagement au nom de leur option préférentielle pour les pauvres ? Dans quelle mesure la foi peut-elle servir de répertoire de sens pour l’engagement ? Dans le contexte particulier des années 1960-1970, les pradosiens font même face à une double crise, touchant à la fois leur rôle de prêtres et leur rôle de Fidei donum français, c’est-à-dire de missionnaires. La difficulté qu’ils éprouvent à articuler leurs appartenances et leurs fidélités multiples (l’Église, l’Évangile, le Prado, les pauvres) est palpable à travers leurs doutes, explicites ou implicites, et leurs hésitations. Le choix de l’engagement social ou politique, notamment en faveur du projet socialiste, n’est pas le résultat d’une « fièvre révolutionnaire » ni d’une réappropriation passive des affinités idéologiques dominantes dans le milieu social dans lequel chacun évolue. Il constitue encore moins une issue inéluctable, bien qu’ils baignent tous dans un climat où la révolution représente le nouvel horizon d’attente. C’est au contraire le fruit d’un cheminement personnel plus ou moins long et non linéaire. L’engagement peut d’ailleurs prendre différents visages : si certains s’en tiennent à la dénonciation et à l’accompagnement désengagé des fidèles, d’autres s’engagent plus ou moins décisivement sur le plan social ou politique. Dans tous les cas, la foi de ces acteurs ne semble pas être mise en cause. Elle constitue au contraire le fondement et la justification de leurs engagements. Au fond, les trajectoires des Fidei donum pradosiens reflètent l’évolution et la diversification de la conception du sacerdoce qui se cristallisent au sein de l’Église postconciliaire : à côté de l’homme de culte et de l’aumônier-formateur, « un nouveau type de prêtre est né au Chili, comme ailleurs en Amérique latine. Un prêtre qui n’est plus seulement le padre, mais le compañero, travailleur parmi d’autres travailleurs, militant syndical et politique, un homme parmi les autres hommes [42] ». C’est en lien avec cette dernière conception que se pose toute la question des frontières entre le sacerdoce, la foi et l’engagement.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3761.

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[1Ellie Douska, Les prêtres du Prado envoyés au Chili à titre de « prêtres Fidei donum » (1957-1990), mémoire de master 2 préparé sous la direction d’Olivier Chatelan, université Jean Moulin Lyon III, 2024, 346 p.

[2Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 6 novembre 1969.

[3Pierre Dupuy, Chili 1967-1973. Témoignage d’un prêtre-ouvrier ou Le Noir et le Rouge, Paris, l’Harmattan, 2000, p.12.

[4Ibid.

[5Abraham F. Lowenthal, « Désagréger l’Amérique latine. Diversité des trajectoires et groupes émergents », Cahiers des Amériques latines, 31 décembre 2011, n° 68, p. 9‑21.

[6Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 6 novembre 1969.

[7Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Compte-rendu du voyage en Amérique latine, 1968.

[8Pierre Dupuy, op.cit., p. 17.

[9Cuerpo de voluntarios de los botes salvavidas de Valparaíso, en espagnol.

[10Ibid., p. 21.

[11Ibid., p.19.

[12Pierre Dupuy, op.cit., p.35.

[13Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 6 novembre 1969.

[14Sont désignés ainsi les militants de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC).

[15Ibid.

[16Sur l’histoire de l’Église catholique au Chili, voir notamment : Marcial Sánchez Gaete [dir.], Historia de la Iglesia en Chile, 5 tomes, Santiago, Universitaria, 2014 ; Andrea Botto, Catolicismo chileno : Controversias y divisiones (1930-1962), Santiago, Ediciones Universidad Finis Terrae, 2018.

[17Francisco Quintana, “Urbanizando con tiza”, ARQ (Santiago), n°86, 2014, pp. 30-43.

[18Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 6 novembre 1969.

[19Ibid.

[20Archives du Prado (site de Lyon) : Amérique latine, Compte-rendu du voyage en Amérique latine, 1968.

[21François Francou (1922-1989) est un jésuite français installé dans une banlieue ouvrière de Santiago au début des années 1970. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage Le Chili, le socialisme et l’Église, Paris, éditions France-Empire, 1976.

[22Pierre Dupuy, op.cit., p.101-102.

[23L’Entreprise portuaire du Chili (Emporchi), créée en 1960, était l’entreprise publique chargée de la propriété, l’administration, l’entretien et l’exploitation des ports au Chili – note DIAL.

[24Pierre Dupuy, op.cit., p.51.

[25Ibid., p.101.

[26Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 14 décembre 1972.

[27Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Alfred Ancel, 14 décembre 1972.

[28Ibid.

[29Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy, 14 décembre 1972.

[30Les prêtres Fidei donum pris en charge par le CEFAL partaient en Amérique latine en vertu d’un accord entre leur évêque d’incardination et leur évêque d’accueil et cela pour une durée qui se stabilise progressivement à 5 ans. Ce « contrat » est toutefois renouvelable. Dans les faits, peu nombreux sont les prêtres Fidei donum qui rentrent en France au bout de 5 ans. Du côté du Prado, les séjours varient entre 5 et 30 ans.

[31Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Mgr Tagle à Roger Servy, 16 octobre 1972.

[32Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Roger Servy, 8 octobre 1971.

[33Ibid.

[34María José Larraín Berguño, « Cambio de mundo para cambiar el mundo : Sacerdotes catalanes en Chile (1958-1973) », Revista electrónica de geografía y ciencias sociales, n° 94, 2001.

[35Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Circulaire de Pierre Dupuy, 11 février 1972.

[36Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, Lettre de Pierre Dupuy à Lucien Bardonne, 27 août 1972.

[37Pierre Dupuy, op.cit., p.126.

[38Pierre Dupuy, op.cit., p.125.

[39Patricia Verdugo, Interferencia secreta : 11 de septiembre de 1973, 7e éd., Santiago, Editorial Sudamericana, 1998.

[40Marie-Noëlle Sarget, Histoire du Chili, op. cit., p. 268.

[41À cette occasion, 19 témoins en exil étaient convoqués par la commission extérieure de la Centrale unitaire des travailleurs du Chili, à la demande de la Commission d’enquête et de conciliation formée par l’Organisation internationale du travail, la Confédération internationale des organisations syndicales libres, la Confédération mondiale du travail et la Fédération syndicale mondiale.

[42Archives du Prado (site de Lyon) : Chili II, « Interview de Gonzalo Arroyo autour du film Ya no basta con rezar », coupure de presse française.