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DIAL 3767
ARGENTINE - Ituzaingó : les travailleurs occupent l’usine d’ascenseurs Cóndor et projettent de créer une coopérative
Lucas Pedulla
samedi 31 janvier 2026, mis en ligne par
Face aux difficultés économiques et à la démission de leurs patrons, les travailleurs de l’usine des ascenseurs Cóndor ont décidé d’agir pour sauver leurs postes de travail en essayant de créer une coopérative. Article de Lucas Pedulla publié par Lavaca le 17 décembre 2025.
Tandis que l’on débat de la réforme du travail dans un contexte brutal de récession économique et d’aggravation du chômage, le futur de milliers de travailleurs semble se résumer à la rue. Les ascenseurs Cóndor, à Ituzaingó, sont un exemple d’entreprise démantelée, mais aussi de recherche d’une solution nouvelle : après cinq mois sans salaire, ses 34 employés ont occupé l’usine et projettent de constituer une coopérative pour préserver les emplois. « On ne peut pas de se contenter de partir les mains vides », a déclaré l’un d’entre eux à Lavaca. Portrait d’une époque de crise, et de la stratégie d’autogestion.
L’Argentine est un pays dont la situation d’un jour à l’autre peut évoluer d’une façon tellement imprévisible que ce qui s’est passé il y a cinq mois peut sembler appartenir à un autre siècle. À l’époque, aucun des portails des médias traditionnels ne faisait état de la réforme du travail qui mobilisera demain des milliers de personnes devant la Casa Rosada [1]. Aucun ne disait non plus que l’entreprise métallurgique Ascensores Cóndor, grande société avec 50 ans d’histoire, ne payait plus son personnel et que cela avait commencé au moins un an plus tôt.
Dans ce pays qui change tous les jours, 34 ouvriers vivent la même situation : cela fait cinq mois qu’ils n’ont pas touché un peso. C’est pourquoi, après des semaines de résistance, d’occupation des lieux et de festivals dans le quartier visant à réunir suffisamment d’argent pour faire bouillir la marmite, ils ont décidé de faire un pas en avant : entreprendre les démarches nécessaires pour constituer une coopérative de travail et retrouver tant leurs moyens de subsistance que leurs raisons d’espérer.
Ils savent que le contexte est brutal : Acindar (à Rosario) a mis à pied 2 500 travailleurs, Whirlpool (à Pilar) a fermé et laissé à la rue 220 familles, ce qui a provoqué un effet domino dans le Parc industriel. Le secrétaire général de l’Union ouvrière métallurgique (UOM), Aber Furlán, a dénoncé le fait que, depuis l’arrivée de Javier Milei au pouvoir, la corporation a perdu plus de 26 000 membres.
À l’usine située dans le quartier Villa León, à Ituzaingó, commune à l’ouest de la métropole de Buenos Aires, l’ouvrier Miguel Franco – 51 ans, dont 16 dans l’entreprise, et cinq enfants – explique à Lavaca : « Nous espérons servir de phare pour montrer, dans cette crise, que l’on peut faire quelque chose ».
L’étincelle
Les travailleurs font remonter le début de la chute à une dizaine d’années, après la mort du propriétaire fondateur. Ensuite, l’entreprise est passée aux mains des enfants, qui n’ont pas tardé à se quereller. Cela a commencé à se sentir dans la production : avant la pandémie, on arrivait à fabriquer 35 ascenseurs par mois – pour une valeur d’environ 30 000 à 40 000 dollars –, mais leur nombre a commencé à baisser, tombant d’abord à 25, puis à 20. Le nombre de travailleurs a également diminué : de 220 à l’époque florissante, puis 180, il est passé à 70, et aujourd’hui ils sont 34 à résister.
« Ils ont commencé à tout faire pour que l’entreprise s’écroule », explique Pablo Zamorano, 42 ans, 15 chez Cóndor, une fille. « On était arrivé très haut, on est devenu l’une des premières marques d’ascenseurs. Mais le propriétaire est décédé et, dès que la famille a pris les rênes, la décroissance a commencé. Ils se sont lancés dans un processus de démantèlement, allant jusqu’à ne plus acheter de matières premières. Il y a un an, ils ont commencé à payer nos salaires en plusieurs fois, et aujourd’hui on se retrouve sans protection sociale, sans assurance professionnelle. Cette année, ça a empiré et voilà maintenant plus de cinq mois qu’on n’est pas payé. »
Les propriétaires ont passé des accords de départ négocié avec quelques travailleurs et établi des échéanciers de paiement qu’ils n’ont respectés que pendant un mois, ce qui montre bien la volonté des patrons de respecter, non pas une réforme du travail qui prévoie l’instauration de banques d’heures et la réduction des indemnités et des retraites, mais la législation actuelle. « Un autre collègue, avec 40 ans d’ancienneté, s’est vu offrir un petit four de 150 000 pesos [2] », s’indignent les ouvriers. »
Miguel explique la débâcle par le contexte actuel : « La crise économique touche tout le pays. Ce que nous vivons est horrible : hausse des prix, plafonnement des salaires, un ralentissement terrible. On ne sait pas où on va parce que toutes les semaines ils renvoient du personnel. On espère que la situation va changer et que les gens vont se rendre compte que ce gouvernement n’est pas bon. »
Pourquoi une coopérative ? Pablo explique : « Avec les efforts que nous déployons tous, on espère qu’elle va se faire, de manière qu’ils arrêtent de nous priver de salaires. C’est une solution que je ne connaissais pas, mais elle est encourageante. Elle va nous aider tous pour arrêter de souffrir. »
Miguel insiste sur le soutien et les conseils d’autres groupes du Mouvement national des entreprises récupérées (MNER), la banque de la délégation de Morón de l’Union ouvrière métallurgique (UOM), et sur le soutien du secteur politico-syndical le plus important de tous : « La famille, parce que l’appui qu’elle nous offre est immense. Imaginez : je m’occupe aussi de mon père, 93 ans, qui touche une retraite de misère. Mais il me soutient, tout comme ma femme et mes enfants : là est l’avenir. »
Les travailleurs savent que, dans ce contexte, l’expérience d’Ascensores Cóndor peut être une étincelle et une source d’inspiration pour d’autres entreprises qui se trouvent dans une situation semblable. Miguel explique, en regardant droit dans les yeux : « Pour moi, nous sommes comme un phare. Cela peut mal tourner, ou bien tourner, mais il faut aussi montrer aux gens qu’on se trouve devant le même problème et qu’on va y arriver. Nous protégeons nos postes de travail, c’est le plus important. Nos actions sont devenues virales, on a parlé de nous à différents endroits, et ce n’est pas pour rien : nous sommes ce que nous voulons et nous sommes dans ce monde pour quelque chose. Espérons que ça ouvre des portes, et donne de l’espoir en montrant que, quand ce genre de choses arrive, la voie à suivre n’est pas seulement de se contenter de partir les mains vides mais aussi de lutter. »
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3767.
– Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
– Source (espagnol) : Lavaca, 17 décembre 2025.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.


