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NICARAGUA - La Chine « fait main basse » sur le pays, bien qu’Ortega prétende qu’elle ne vient pas « faire des affaires »

Rédaction Confidential

samedi 28 février 2026, mis en ligne par Dial

Si la présence de la Chine en Amérique latine est importante [1], le Nicaragua faisait jusqu’à il y a peu figure d’exception à la règle [2] en maintenant depuis 1990 des relations avec Taïwan et non avec la Chine continentale. Mais avec le rétablissement des relations diplomatiques avec la Chine en 2021, les choses changent, et elles changent vite. Article publié par Confidencial le 14 décembre 2025 [3].


La dette et les importations s’accroissent, les magasins chinois asphyxient le commerce local et les entreprises minières accaparent plus de 919 000 hectares sous la forme de concessions.

Plus de 400 commerces chinois asphyxient les entreprises locales et 12 sociétés minières chinoise accaparent près de 70 concessions sur une étendue de presque un million d’hectares
Illustration : Confidencial

« La Chine ne vient pas ici pour faire des affaires », a affirmé Daniel Ortega le 24 mai 2025. « Elle vient apporter sa contribution à la lutte contre la pauvreté », a-t-il ajouté. Pourtant, depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, en décembre 2021, on compte peu d’aides et davantage de dettes, d’importations, de commerces chinois, et de concessions de territoires indiens que le Nicaragua attribue aux entreprises du géant asiatique.

Les sommes données par la Chine se sont élevées à 8,4 millions de córdobas (ce qui équivaut à environ 229 877 dollars) entre 2022 et 2025. De cette somme, 4,8 millions ont servi à des activités du Secrétariat de l’économie créative et orange, bureau rattaché à la Présidence et géré par la fille des dictateurs, Camila Ortega Murillo.

Sur les 3,5 millions restants, un million a été consacré à l’achat d’équipements de base-ball, dont une partie pour des établissements pour enfants dans les zones des Caraïbes du Nord, en juin 2024, et 2,5 autres millions à la création de la chorale de filles Amitié Chine-Nicaragua, en mai 2025.

Mais les moins de 230 000 dollars donnés ne peuvent se comparer à la dette de plus de deux milliards de dollars que le Nicaragua a accumulée avec Pékin, ni aux bénéfices que le géant asiatique va retirer de l’exploitation minière, avec des concessions qui couvrent déjà plus de 919 000 hectares, selon une analyse de données de Confidencial.

45% de concessions minières en territoires indiens

Avec les concessions minières, la dictature Ortega Murillo est en train de distribuer les territoires indiens du Nicaragua à la Chine. De novembre 2023 à novembre 2025, elle a cédé 919 085,61 hectares à 12 sociétés minières chinoises.

De ces hectares, 45% (soit 408 809,76 hectares) se situent sur la côte caraïbe du Nicaragua, où habitent des communautés miskitas, mayangnas y ramas.

Les localités à population indienne les plus touchées sont les suivantes :

  • Siuna, avec 139 744,97 hectares cédés à cinq entreprises minières chinoises ;
  • Mulukukú, avec 73 953,30 hectares cédés à quatre entreprises minières chinoises ;
  • Waslala, avec 64 261,36 hectares cédés à deux entreprises minières chinoises ;
  • Puerto Cabezas, avec 31 658,47 hectares cédés à deux entreprises minières chinoises ;
  • Waspam, avec 27 350 hectares cédés à deux entreprises minières chinoises ;
  • Rosita, avec 26 410,51 hectares cédés à deux entreprises minières chinoises.

Pour ces concessions minières, on n’a pas eu connaissance des études d’impact environnemental que l’entreprise aurait dû présenter et qui devraient être mises à disposition du public.

En 2023, la Plateforme de populations indiennes et d’ascendance africaine (INANA-AIP) a déploré que ces concessions constituent une « extension de l’extractivisme et la création de conditions favorables à plus de violence, de colonisation et d’actes génocidaires à l’encontre des populations qui habitent sur ces terres de la Moskitia ».

12 entreprises chinoises totalisent presque un million d’hectares de concessions minières au Nicaragua
Thomas Metal S.A, Brother Metal S.A. et Zhong Fu Development S.A sont les trois sociétés d’origine chinoise qui détiennent 70% des hectares concédés. Et 45% des concessions se trouvent en territoire indien. Il s’y ajoute des concessions à Río San Juan.
Source : Suivi et analyse de données de Confidencial

« Si le développement de l’extractivisme est grave, c’est parce qu’il représente une menace existentielle pour la culture des populations indiennes et d’ascendance africaine en s’imposant contre leur volonté, en poursuivant et expulsant les opposants sous différentes formes de violence », a dénoncé l’INANA-AIP en juillet 2023.

La Chine a gagné, à un rythme accéléré de vastes zones pour l’exploitation minière au Nicaragua. En l’espace de six mois, entre octobre 2023 et avril 2024, trois entreprises chinoises ont obtenu trois concessions minières. La surface occupée s’élevait alors à 228 776 hectares, et les concessions ont continué de se multiplier.

En décembre 2025, la dictature a octroyé 66 concessions minières à des entreprises chinoises, dont les suivantes :

  • 16 concessions, pour un total de 224 141,19 hectares, aux mains de Thomas Metal S.A.
  • 13 concessions, pour un total de 206 354,08 hectares, en faveur de Brother Metal S.A.
  • 12 concessions, couvrant 212 105,40 hectares, à Zhong Fu Development S.A.
  • dix concessions, pour un total de 104 938,81 hectares, destinées à Nicaragua Xinxin Linze Minería Group S.A.

Les 15 concessions restantes se répartissent entre huit sociétés minières chinoises. Elles absorbent 171 546,13 hectares répartis principalement dans la Caraïbe nicaraguayenne.

Le supermarché Sogo, situé près de l’Oriental, passe pour être le plus grand du Nicaragua
Photo : Viva Nicaragua

La fièvre des commerces chinois au Nicaragua

Les citoyens chinois tirent également profit des relations commerciales avec le Nicaragua. On a vu s’ouvrir dans le pays de plus en plus de boutiques qui vendent des produits chinois à bas prix, avec lesquels les entreprises et commerçants nicaraguayens ne peuvent rivaliser et qui subissent une baisse de leur chiffre d’affaires pouvant atteindre 70%, quand ils ne mettent pas la clé sous la porte.

« Mon champ d’activité principal, c’étaient les accessoires pour les portables. J’ai arrêté d’en proposer parce que les ventes stagnaient. Les Chinois vendent les chargeurs ou les oreillettes 10 ou 15 córdobas l’unité alors qu’ils étaient au prix de 40 ou 50 dans mon magasin. Du coup, les gens préfèrent les acheter chez eux », a expliqué un commerçant de Matagalpa.

La Fondation Sans limites pour le développement humain a préparé un rapport technique (publié en octobre 2025) sur l’essor des commerces chinois.

Depuis l’adoption de l’Accord de libre-échange entre le Nicaragua et la Chine, au Nicaragua se sont ouverts 400 nouveaux commerces de détail d’origine chinoise, spécialisés dans des produits non périssables comme le maquillage, les ustensiles de cuisine et les articles ménagers.

Ces commerces bénéficient de l’importation directe avec des droits de douane préférentiels, ce qui leur permet de pratiquer des prix nettement plus bas que ceux des fournisseurs nationaux. Des commerçants locaux ont enregistré une énorme réduction de leurs ventes et voient dans cette dynamique une sorte de concurrence déloyale.

L’importation de produits de grande consommation en provenance de ce pays d’Asie a triplé. En 2019, les importations se sont chiffrées à 574 millions de dollars et, en 2024, elles ont dépassé 1 647 millions de dollars, soit 2,8 fois plus.

Entre janvier et mai 2025, les importations issues de la Chine ont atteint 783,1 millions de dollars, consolidant ainsi la position de ce pays d’Asie comme troisième pourvoyeur de biens au Nicaragua avec une part de 15,7% du total, indique la Fondation.

« Les Chinois affichent de meilleurs prix parce qu’ils importent leurs produits de leur pays et que leurs fournisseurs leur consentent clairement des prix très bas grâce aux gros volumes qu’ils achètent. Aujourd’hui, comment je pourrais lutter avec eux si je commande quelques dizaines d’articles à un revendeur du Mercado Oriental ? », se demande une commerçante dans le reportage « Des magasins chinois asphyxient les entreprises et petits commerce au Nicaragua. »

À l’inverse, l’accès au marché chinois demeure marginal pour les exportations nicaraguayennes. Malgré une augmentation de la part des exportations vers la Chine, le volume en valeur absolue reste réduit. Entre janvier et mai 2025, la Chine n’a représenté que 1,9% des destinations des exportations nicaraguayennes (69 millions de dollars), toujours très loin de marchés traditionnels comme les États-Unis (45,5%) et l’Amérique centrale (16,8%).

Daniel Ortega salue le nouvel ambassadeur de Chine au Nicaragua, Qu Yuhui, le 8 novembre 2025, à Managua
Photo : CCC

Beaucoup de propagande et peu de dons

Bien qu’Ortega s’efforce de vendre l’idée d’un désintérêt économique et commercial de la part de la Chine, la réalité est que le Nicaragua s’endette de plus en plus auprès de la Chine, sous la forme de prêts coûteux et de projets qui tardent à démarrer.

La dictature met en avant la supposée solidarité sur les chaînes de radio et de télévision nationales, où Daniel Ortega et Rosario Murillo apparaissent en train de remettre des bus chinois, ou de parcourir le quartier Nuevas Victorias, à Sabana Grande, où l’on voit leur fils Laureano Ortega Murillo tout sourire avec des fonctionnaires nicaraguayens et des représentants chinois pour la coupe des rubans et la remise des clés. Cependant, après les réjouissances, personne ne dit que l’on n’est pas devant des cadeaux, mais face à des dettes supportées par les transporteurs et face à des logements qu’il faudra acquérir au moyen de crédits bancaires.

Sur 2100 bus chinois arrivés au Nicaragua, la Chine n’en a donné que cent. Et s’agissant des « maisons chinoises » et de la promesse de prendre à leur charge 60% de l’aide à l’achat, les personnes qui obtiennent le crédit bancaire vont devoir payer quelque 24 500 dollars, soit le double du prix « subventionné ».

D’autres aides de la Chine, annoncées dans les médias de la propagande officielle, comprennent un programme de formation professionnelle et technologique baptisé « Atelier Luban », la création de la chorale de filles Amitié Chine-Nicaragua, un don de trois millions de vaccins chinois contre la covid-19 (fin 2022) et un don de blé et d’urée, en novembre 2023.

Les aides de la République populaire de Chine ne se comparent pas aux dons généreux que faisait Taiwan — avec qui Ortega a rompu pour reconnaître une « Chine unique » — et qui, entre 2018 et 2021, se sont élevés à 81 millions de dollars destinés à des projets de routes, de cantine scolaire et d’autres œuvres sociales.

« En fin de compte, la Chine s’est acquis une position non seulement stratégique mais aussi avantageuse pour ses propres entreprises, tandis que les entreprises nicaraguayennes sont en train de perdre du terrain dans leur propre pays face aux importateurs chinois », a souligné Evan Ellis, ancien fonctionnaire du Département d’État, en décembre 2024. Malgré tout, Daniel Ortega soutient qu’« ici la Chine ne cherche pas à faire des affaires ».


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3772.
 Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
 Source (espagnol) : Confidential, 14 décembre 2025.

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[3Ce reportage fait partie de la série spéciale de Confidencial : « Solidaridad hecha en China » [Solidarité made in China], consacrée à l’incidence réelle des relations diplomatiques entre le Nicaragua et la Chine, rétablies en 2021, avec une analyse des prêts octroyés, des projets, de la dette accumulée et de l’accroissement de la présence de la Chine au Nicaragua. La série a été publiée en décembre 2025 – note Confidencial.