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DIAL 3474

PÉROU - Ma rencontre avec Gustavo Gutiérrez

Juan José Tamayo

mercredi 28 novembre 2018, mis en ligne par Dial

Le théologien Gustavo Gutiérrez a fêté son 90e anniversaire le 6 juin 2018. En guise d’hommage, DIAL lui consacre deux textes. Le premier, ci-dessous, est rédigé par le théologien espagnol Juan José Tamayo [1] (14 et 21 juin 2018), après l’avoir rencontré à Lima début juin. Le second est du Brésilien Frei Betto (6 juillet 2018).


I.

14 juin 2018

Lors de mon récent voyage à Lima j’ai eu le privilège de rencontrer Gustavo Gutiérrez à la Résidence San José, dans le quartier de Pueblo Libre, où j’étais logé. Là nous avons eu un long et amical entretien au cours duquel nous avons échangé idées et expériences communes de notre long parcours théologique et j’ai pu me rendre compte de sa grande lucidité et de son extrême cordialité. Je lui ai présenté mes félicitations pour ses 90 ans qu’il allait accomplir le 6 juin et lui dit mon regret de ne pouvoir lui tenir compagnie en un aussi mémorable anniversaire car je devais partir vers d’autres pays.

Gutiérrez et Tamayo, deux générations de la théologie de la libération

Je lui ai raconté que mon itinéraire théologique a commencé au début des années soixante-dix du siècle passé avec la lecture de son livre Théologie de la Libération : Perspectives (Sígueme, Salamanque, 1972), qui m’aida à passer du paradigme de la théologie moderne, dans lequel j’étais installé, au paradigme de la théologie de la libération, que je cultive depuis lors.

Le livre de Gustavo a eu une influence décisive sur l’orientation libératrice de ma thèse de doctorat sur « Histoire, théologie et pédagogie de la JOC espagnole », soutenue le 6 juin 1976 à l’Institut supérieur de pastorale, de l’Université pontificale de Salamanque. Elle a été dirigée par notre ami commun et mon maître, le théologien et pastoraliste Casiano Floristán (1926-2006), dont Gustavo fit un éloge appuyé, tant au plan individuel qu’intellectuel.

Casiano et Gustavo étaient étroitement liés depuis l’époque du Concile Vatican II et ils participèrent tous deux à de nombreuses rencontres théologico-pastorales, outre les réunions annuelles de la revue internationale de théologie, Concilium, pendant les deux décennies durant lesquelles ils firent parti du Conseil de direction, avec d’autres collègues comme Hans Küng, Johan Baptist Metz, Jürgen Moltmann, Karl Rahner, Aloysius Pieris, Edward Shillebeeckx, Elisabeth Schüssler Fiorenza, Mary Mananzan, Leonardo Boff, Marie-Dominique Chenu, Christian Duquoc… Mes rencontres avec eux, dans la maison de Casiano, à Madrid furent également nombreuses.

Nous avons longuement parlé de la Deuxième Conférence générale de l’épiscopat latino-américain qui s’est déroulée à Medellín (Colombie) en 1968, qui a requis un changement de paradigme : de l’Église encore marquée par le colonialisme à un christianisme libérateur. Gustavo fut l’un des théologiens présents à la Conférence qui participa très activement à l’élaboration de certains documents comme celui sur la pauvreté . Il m’a parlé du climat de liberté ressenti à Medellín, comme cela s’était produit quelques années auparavant lors du Concile Vatican II (1962-1965). Le Vatican donna immédiatement son assentiment à ces documents, qui le lendemain de leur approbation furent publiés en intégralité dans un média colombien.

Cette année on commémore le cinquantième anniversaire d’une date aussi chargée de sens et sont organisés de nombreux événements à travers lesquels nous nous rappellerons le changement d’ère ecclésiale qu’elle impliquait, avec d’importantes répercussions politiques, culturelles, économiques, sociales et religieuses bénéfiques. Nous nous souviendrons de quelques- uns de ses apports principaux : l’entrée dans sa majorité d’âge du christianisme latino-américain, un nouvel enseignement non dogmatique mais pastoral et social, l’option pour les pauvres, la critique du colonialisme sous ses deux modalités : néocolonialisme et colonialisme interne, etc…

Nous mettrons en avant le changement dans la structure ecclésiale qu’a supposé le pari des communautés ecclésiales de base considérées comme étant « cellule initiale de structuration ecclésiale et foyer d’évangélisation » ainsi que « facteur primordial de promotion humaine et de développement ». « Le chrétien doit pouvoir faire l’expérience de la communion à laquelle il a été convié dans sa “communauté de base”, c’est-à-dire dans une communauté locale ou environnementale, un groupe homogène dont la dimension permette une relation personnelle fraternelle entre ses membres (Pastoral de conjunto [Pastorale de groupe], n°10).

L’action pastorale proposée par Medellín cherchait à encourager le développement de ces communautés : « L’effort pastoral de l’Église doit chercher à transformer ces communautés en “famille de Dieu” en commençant par y participer comme germe à partir d’un noyau, aussi petit soit-il, qui constitue une communauté de foi, d’espérance et de charité » (Pastoral de conjunto [Pastorale de groupe], n°10).

Medellín a tenté de répondre aux défis auxquels faisait alors face le christianisme latino-américain. Et elle l’a fait avec pertinence et courage, après une analyse rigoureuse de la réalité dans l’exposé « Signes des temps en Amérique latine », présenté par l’évêque panaméen Marcos G. McGrath.

Nous ne pouvons pas aujourd’hui regarder derrière nous avec nostalgie ni nous attarder sur la photo immuable d’il y a cinquante ans. Nous devons analyser les nouveaux défis auxquels doit répondre le christianisme libérateur en Amérique latine et dans le monde en son entier, et regarder ver le futur. Ce sera l’objectif principal des rencontres autour Medellín : prendre appui sur cette Conférence créatrice pour continuer à avancer face aux nouveaux défis sociopolitiques, culturels et religieux.

II

21 juin 2018

Lors de notre dernière rencontre à Lima, Gustavo et moi avons parlé de l’écrivain péruvien José María Arguedas (1911-1969) avec lequel Gustavo a entretenu une étroite relation personnelle et intellectuelle. Il me fit cadeau de son livre Entre las calandrias : Un ensayo sobre José María Arguedas dans l’édition de 2014 publiée par la Bibliothèque nationale du Pérou, qui comporte deux nouveaux textes de Gustavo : le second écrit à l’occasion de la commémoration du centenaire de la naissance de José María Arguedas en 2011 et le premier rédigé pour présenter le livre Arguedas y el Perú de hoy, publié dans la revue Páginas (n° 194, 2005).

J’ai dans ma bibliothèque la quatrième édition (2003) publiée par le CEP, qui est une version corrigée et augmentée de l’article paru dans la revue Páginas en décembre 1989. Le prologue est du poète péruvien Washington Delgado, qui rend à Gustavo Gutiérrez l’hommage suivant : « Ses connaissances bibliographiques et sa sensibilité littéraire sont très élevées… Il possède une solide formation, philosophique et théologique, et peut évaluer la création poétique depuis un niveau qui peut être la dépasse. Il possède certes sagesse et bon goût, il est certes humaniste, mais c’est surtout un être profondément humain, qui s’identifie jusqu’au plus profond de lui-même avec les pauvres du Pérou, d’Amérique, du monde. Tout cela rend extrêmement justes ses appréciations dans lesquelles dominent trois vertus, sagesse, empressement et amour. Ce sont précisément les vertus requises pour analyser l’œuvre d’Arguedas. »

Les articles ajoutés à la nouvelle édition sont magnifiques. L’article de 2005 est magnifique. Nous l’avions de notre côté publié dans le livre Liberacion y diálogo de todas las sangres : Homenaje a José María Arguedas, édité par Edgardo Rodríguez Gómez de la Chaire de théologie et sciences des religions à l’Université Carlos III de Madrid (Dykinson, Madrid, 2013). Y apparaît aussi mon texte « José María Arguedas et Gustavo Gutiérrez : une relation féconde et libératrice », dans lequel je considère Arguedas comme l’un des intellectuels qui a su le plus tôt et avec la plus grande lucidité saisir le caractère révolutionnaire du nouveau paradigme théologique en Amérique Latine et qui y a reconnu la paternité et l’originalité de son compatriote.

Je montre aussi comment Gutiérrez a été l’un des théologiens latino-américains qui a le mieux compris la dénonciation d’Arguedas à l’encontre de l’exploitation des populations indiennes et a saisi la lueur naissante du Dieu libérateur dans la prose de l’écrivain péruvien. Dans El zorro de arriba y el zorro de abajo [Le renard d’en haut et le renard d’en bas], Arguedas définit Gustavo comme « le théologien du Dieu libérateur » et l’oppose au « curé du Dieu inquisiteur » de son roman Todas las sangres. Gustavo lui dédie son œuvre Teología de la liberación : Perspectivas, qui s’ouvre avec un texte du roman déjà cité, Todas las sangres. L’écrivain péruvien confessa au théologien qu’il croyait à ce Dieu libérateur qu’il présentait.

L’un des personnages féminins de Todas las sangres déclare : « Je ressens Dieu autrement ». Cette phrase voulait peut-être exprimer, observe Gustavo, ce que ressentait Arguedas qui « ne percevait pas Dieu comme les Messieurs et les bien-pensants (« le Dieu des Messieurs est différent, il fait souffrir sans consoler »), mais l’éprouvait plutôt comme « Dieu espérance, Dieu joie, Dieu courage ».

Je lui ai offert mon livre Teologías del Sur. El giro descolonizador [Théologies du Sud : Le tournant décolonisateur] (Trotta, Madrid, 2017), et lui ai montré les pages consacrées à sa relation avec Arguedas, à propos desquelles il m’a immédiatement manifesté son accord. J’y présente les théologies latino-américaines de la libération comme partie de la généalogie de la pensée décoloniale, car dès leur apparition elles ont adopté une attitude critique au regard des sciences sociales, des épistémologies et des herméneutiques théologiques nord-atlantiques.

Je souligne de même l’influence intellectuelle de son compatriote José Carlos Mariátegui dans son œuvre pionnière de la théologie de la libération, dans laquelle il définit la théologie comme théorie critique de la société et de l’église, à la lumière de la Parole accueillie dans la foi, animée par une intention pratique et unie indissolublement à la praxis historique. Idée qui, comme Gutiérrez lui-même le reconnait, trouve son inspiration dans l’affirmation de Mariátegui : « La faculté de penser l’histoire et la faculté de la faire ou de la créer ne font qu’une » (Gutiérrez, 1972, p. 34).

Gutiérrez n’accepte pas l’orientation monolithique du marxisme, mais reconnaît la pluralité de tendances influencées par la perspective culturelle et il partage avec Mariátegui l’idée qu’il est nécessaire de « donner vie, dans le cadre de notre réalité propre, dans notre propre langage, au socialisme indo-américain…, mission digne d’une nouvelle génération » (Gutiérrez, 1972, p. 130). En conséquence, la praxis révolutionnaire ne peut pas marcher dans une seule direction mais doit s’appuyer sur la participation de personnes et d’organisations venues d’horizons divers.

Pour la même raison la libération de l’Amérique latine doit aller au-delà du dépassement de la dépendance économique, sociale et politique et tendre vers une société qualitativement différente dans laquelle l’être humain soit libre de toute servitude. Pour y parvenir, Gustavo rappelle l’idée de Mariátegui qui considérait qu’il ne faut pas classer les êtres humains en révolutionnaires et conservateurs, mais en imaginatifs et dépourvus d’imagination (Gutiérrez, 1972, p. 312).

Ma rencontre avec Gustavo a représenté deux heures de conversation délicieuse avec une personne de laquelle émane sagesse, exemplarité éthique et foi dans le Dieu qui se révèle et agit dans l’« envers de l’histoire » en optant pour les personnes et les groupes humains exploités et exclus. Une conversation entre souvenirs pacifiquement subversifs avec en toile de fond la libération et un inébranlable regard vers le futur dans l’espérance.

Je me souviens avec plaisir de la rencontre avec un groupe de chercheurs et chercheuses de l’Institut Bartolomé de las Casas qui collaborent avec Gustavo : Silvia Cáceres, Giovanna Apaza, José Luis Franco et Sandra Avellaneda. Elles sont venues entendre quelques-unes de mes conférences, en particulier celle portant sur « Fondamentalismes religieux et politiques » que j’ai donnée devant le Congrès de la République, invité par les élus de Pérou nouveau, Tania Pariona et Indira Indira Huilca.

Silvia Cáceres m’a demandé un bref texte d’hommage pour la célébration eucharistique du 6 juin, le jour du 90e anniversaire de Gustavo. Cela ne m’a pas été possible car à mon retour du Pérou j’ai dû réaliser plusieurs voyages. Que ces deux articles soient l’expression de mon souvenir, mon hommage et ma gratitude.

Avec mon affection fraternelle et sororale.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3474.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : Amerindia, première partie, 14 juin 2018 et seconde partie, 21 juin 2018.

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[1Juan José Tamayo est responsable de la Chaire de Théologie et sciences des Religions « Ignacio Ellacuria » de l’Université Carlos III à Madrid. Ses livres les plus récents sont : Teologías del Sur. El giro descolonizador [Théologies du Sud : Le tournant décolonisateur] (Trotta, Madrid, 2017) et ¿Ha muerto la utopía ? ¿Triunfan las distopías ? [L’utopie est-elle morte ? Les distopies triomphent-elles ?] (Biblioteca Nueva, Madrid, 2018).

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