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DIAL 2600

BRÉSIL - L’ami Lula

Frei Betto

samedi 16 novembre 2002, mis en ligne par Dial

Avec l’élection de Lula à la présidence du Brésil, des changements importants sont espérés pour plus de justice sociale dans ce pays, le plus inégalitaire d’Amérique latine et où la faim sévit toujours (cf. DIAL D 2590). Nous avons déjà publié une brève biographie de Lula (cf. DIAL D 2589). Ci-dessous, on trouvera une présentation vivante et amicale du personnage puisqu’elle émane de Frei Betto, frère dominicain, journaliste et écrivain, ami et compagnon de vielle date de Lula. Texte paru dans ALAI/America latina en movimiento, 28 octobre 2002.


A la fin des années 70 Lula et moi exercions nos activités respectives dans la même ville, São Bernardo do Campo. Lui en tant que responsable dans le secteur de la métallurgie ; moi en tant que conseiller dans le cadre de la Pastorale ouvrière. Cependant, c’est seulement en janvier 1980 que nous avons fait connaissance à titre personnel, à João Monlevade (Minas Gerais). Nous participions l’un et l’autre à l’installation dans ses fonctions de João Paulo Pires de Vasconcellos, élu président du syndicat des ouvriers de la métallurgie de la Compagnie minière belge.

A ma sortie de prison, en 1973, j’ai passé cinq ans à Vitoria, réfugié dans le bidonville de la colline de Santa Maria. Je m’y suis consacré à l’organisation des communautés ecclésiales de base qui, se multipliant, atteignirent les 100 000 à travers tout le pays.

En 1978, Fernando Henrique Cardoso m’invita à São Paolo à un entretien auquel étaient également conviés Plínio de Arruda Sampaio et Almino Afonso. Ils avaient la conviction que la dictature était à l’agonie.

Dans un temps proche, l’ouverture politique allait favoriser le surgissement de nouveaux partis. Ils avaient ramené de l’exil, dans les poches de leurs gilets, un projet de fondation d’un parti socialiste. Ils l’avaient mis en forme et pensaient le remplir avec les communautés ecclésiales de base.

En deux rencontres de discussions animées, j’ai proclamé haut et fort que les communautés ecclésiales de base, ni ne se prêteraient à servir de territoire de manœuvres à des intellectuels illuminés, ni ne se transformeraient, comme le prévoyait Fernando Henrique Cardoso, en un nouveau PCB : Parti des communautés de base. Le pronostic des communautés ecclésiales de base qui, par la suite, obtint l’appui de Plínio Arruda Sampaio, était que du mouvement social apparu dans les années 70 (lutte contre la pénurie, oppositions syndicales, etc.) surgirait un parti qui se développerait à partir de la base et non à partir de l’extérieur du pays vers l’intérieur.

Lors d’un déjeuner à João Monlevade, j’ai raconté cela à Lula. Il avait participé à la campagne de Fernando Henrique Cardoso lors des élections sénatoriales et, depuis lors, il se demandait pourquoi les travailleurs n’élisaient pas des travailleurs. Six mois auparavant, lors d’un congrès syndical à Salvador, il avait suggéré la création d’un parti des travailleurs. C’est une idée qui lui vint à l’esprit le jour même où Marisa donnait le jour à leur fils Sandro, le 15 juillet 1979.

La proposition d’un PT (Parti des travailleurs), créé officiellement au cours du mois qui suivit notre rencontre, allait dans le sens des attentes des communautés ecclésiales de base, nourries de théologie de la libération, qui avait donné cohérence aux principes qui orientaient la relation foi-politique. Ces communautés ecclésiales de base ne se laissèrent pas noyauter par le PT et le PT ne se laissa pas aller à la tentation de répéter l’erreur commise dans les pays socialistes où les partis communistes transformèrent syndicats et mouvements sociaux en pures et simples courroies de transmission de leurs objectifs politiques.

Association

Lula était opposé à quiconque cherchait à se servir de lui. Malgré son rôle dans la campagne de Fernando Henrique Cardoso, il gardait ses distances avec la gauche organisée des professionnels de la politique, à quelques exceptions près, comme le sénateur Teothônio Vilela, qui lui donna son appui lors des grèves.

C’est grâce à sa formation religieuse que Lula s’est rapproché plus facilement de la Pastorale ouvrière, dont faisaient partie des ouvriers de la métallurgie à l’activité syndicale notoire.

Lula témoignait une dévotion particulière à Jésus et Saint François d’Assise, aimait prier, avait coutume de se signer préalablement aux repas et ne manquait jamais la messe des travailleurs, célébrée chaque 1er Mai en l’église mère de São Bernardo do Campo. Ce qui ne l’empêchait pas d’user d’une discrétion égale à celle avec laquelle il protégé sa famille des médias, pour protéger sa foi.

De notre rencontre à João Monlevade est née l’ANAMPOS (Articulation nationale des mouvements populaires et syndicaux), dont le but est de rassembler au-delà des partis politiques et des confessions religieuses, les militants et les entités qui s’identifient aux aspirations à la liberté exprimées dans la pratique pastorale des communautés ecclésiales de base et dans le texte fondateur du PT.

Une fois terminée la cérémonie d’installation, nous sommes partis en direction de Belo Horizonte où nous sommes arrivés tard. En l’absence de vol vers São Paolo nous sommes allés dormir chez mes parents. Il n’y avait pas assez de lits pour tout le monde. Lula, Olivio Dutra, Henos Amorina, Joaquim Arnaldo et d’autres dirigeants syndicaux dormirent côte à côte sur le tapis de la salle à manger.

L’ANAMPOS engendra la CUT (Centrale unitaire des travailleurs) en août 1983, suite à la rupture au Congrès syndical de Playa Grande (São Paulo) en février de cette même année. Dix ans plus tard, l’ANAMPOS disparut pour céder la place à la naissante CMP (Centrale des mouvements populaires).

Lors de la campagne sur les salaires de 1980, les liens se resserrèrent entre le syndicat et la Pastorale ouvrière de São Bernardo do Campo. Lorsque éclata la grève, j’ai pris part à l’aménagement de l’infrastructure du mouvement alors que Lula présidait les assemblées au stade de Villa Euclides et dirigeait les difficiles négociations avec le secteur patronal.

Le régime militaire qui craignait les conséquences politiques de la grève décida de se montrer intransigeant, aussi le syndicat intervint et annula le mandat du comité directeur. Don Claudio Hummes, évêque de ABC [[Grande banlieue industrielle de São Paolo] mit à la disposition des assemblées syndicales l’église de São Bernardo do Campo. Quelques fidèles se scandalisèrent : on profane le temple. Le Père Adelino de Carli, vicaire, répondit : « Quel sens cela a-t-il de vouer un culte à Dieu et de tourner le dos à qui lutte pour le pain de la vie ? »

Sur l’arrière de l’église nous avons organisé le Fond de soutien à la grève : de tout le pays venait de l’aide alimentaire, les camionneurs transportaient les dons au milieu de leur chargement. Ricardo Kotscho, reporter au journal la Folha de São Paolo, me prit à part lors d’une assemblée et me remit le chèque de son salaire.

Le comité directeur du syndicat, dans sa totalité, fut emprisonné. Je me suis réveillé lorsque les hommes de Romeu Tuma chargé de la mission enfoncèrent la porte. Après le départ du véhicule je suis allé trouver Don Claudio et le cardinal Paulo Evaristo Arns, archevêque de São Paolo. C’est par la radio du véhicule qui le transportait que Lula, soulagé, apprit la nouvelle de son emprisonnement, il craignait en effet d’être la victime d’un piège de l’Escadron de la Mort.

Un mois après, lorsqu’on le libéra, la première chose qu’il fit, en arrivant chez lui, fut d’ouvrir toutes les cages et de libérer les oiseaux.

Persévérance

Lula arrive à la présidence grâce au mouvement social tel qu’il s’est constitué au cours des 40 dernières années et dans lequel la pédagogie de Paulo Freire pèse plus lourd que les théories de Marx. Et aussi par la force d’une de ses vertus, la persévérance. Il ne sait pas perdre, pas même aux cartes. C’est cette persévérance qui lui a fait rénover le syndicalisme brésilien, fonder le PT, créer l’ANAMPOS, la CUT, l’Institut Cajamar - école de formation politique de dirigeants populaires - et l’Institut de la citoyenneté, centre de recherche et d’élaboration de politiques publiques.

Pendant les dernières 21 années, Lula a parcouru le pays de bout en bout : rare est la municipalité où il n’aurait pas mis les pieds. Son leadership a favorisé la multiplication de mouvements sociaux et d’ONG, de syndicats et de noyaux de partisans. Il a conduit à l’élection de centaines de conseillers et députés, d’Etat ou fédéraux, tout comme de sénateurs et gouverneurs, appartenant au PT. Aujourd’hui le PT gouverne près de 50 millions de brésiliens. Il a obtenu lors de l’affrontement du 6 octobre, 126 millions de voix, l’élection de 10 sénateurs, 91 députés fédéraux (le banc le mieux garni de la Chambre des députés) et 147 députés d’Etat.

Indignation

Bien au-delà de l’argent et du sexe, le pouvoir est la tentation majeure de l’être humain. Lula résiste grâce aux personnes qu’il admire le plus : doña Lindu, sa mère, décédée en 1980, alors qu’il était en prison. D’elle il a hérité la persévérance et l’orgueil de garder sa dignité, y compris dans l’autocar dans lequel treize jours durant, la famille voyagea de Garanhuns à São Paolo, ou quand il faut vivre au fond d’un bar, dans une petite pièce, et en devant se servir des toilettes utilisées par la clientèle.

Lula porte sur le visage la marque de l’indignation. Il est resté marqué par la faim, le travail dés l’enfance comme vendeur de rue dans la Baixada Santista, sa déception lorsqu’il retrouva son père avec une autre femme et des enfants ; l’humiliation lorsqu’il fut expulsé d’un cinéma parce qu’il ne portait pas de veston ; le travail de nuit, qui lui coûta le petit doigt de la main gauche ; la mort dans un hôpital de sa première femme et de l’enfant qu’elle portait, parce que, pauvre, il ne possédait pas de quoi financer une assurance de santé.

Ce sont des expériences qui ont forgé sa personnalité et ont été le stimulant qui l’a incité à lutter en faveur des droits de la majorité, sans céder aux attraits du pouvoir. Jamais il n’a cessé de vivre à São Bernardo do Campo ; jamais il n’a employé de domestique ; il n’a de goût ni pour l’ostentation ni pour les milieux prétentieux ; et il a renvoyé, sans défaire les paquets, des cadeaux destinés à obtenir qu’il s’aligne sur un avis ou coopte quelqu’un. Ce qui le rend heureux c’est l’attachement que lui manifeste le peuple avec lequel il entretient une relation affectueuse, car il ne se sent jamais importuné du harcèlement public. Pour se sentir bien, il lui suffit d’être entouré de sa famille et de ses amis, vêtu de bermuda et chemisette, chaussé de sandales, à côté du fourneau sur lequel il peut préparer ses recettes favorites, par exemple du lapin ou des pâtes à la carbonara.

Lula président surprendra la nation, car il adoptera un langage de pouvoir différent, qui porte sa marque, comme il l’a fait dans le syndicalisme et, surtout, en politique, lorsqu’il a créé un parti combatif, dans le respect d’une éthique. Il ne refusera pas le travail d’équipe, mobilisant tous les secteurs de la société brésilienne, sans se prêter au jeu vil des transactions frauduleuses et du favoritisme. Dans le curriculum de ses ministres, trois caractéristiques fondamentales sont importantes : respect de l’éthique, compétence et sensibilité au social.

Lula espérait gagner au premier tour. C’était aussi la prévision de José Dirceu, que j’ai rencontré la nuit du 5 octobre, chez Lula. Même devant l’imminence de son élection, il se refusait à parler de postes et de nominations et s’amusait des spéculations des médias, sources prétendument dignes de foi qui indiquaient pouvoir affirmer en toute certitude qui serait président de la Banque centrale, qui ministre des Finances. Pour Lula la nuit du 5 au 6 octobre fut une nuit sans sommeil du fait de l’impatience qui s’empare de quiconque participe à un affrontement important, comme cela peut se produire pour l’étudiant dans l’attente du résultat de ses examens. Au matin, après l’appel téléphonique de Cristovam Buarque, lui communiquant que ce serait le résultat de la bataille électorale entre les Brésiliens installés en Nouvelle Zélande qui mettrait un terme à cet affrontement, Lula demanda à un ami masseur de soulager sa tension physique. Il sortit voter et revint à son appartement, où nous restâmes en conversation tout en suivant les informations à la télévision. En milieu de journée il se détendit et dormit deux heures. Il se réveilla frais et dispos et enregistra deux scènes pour deux films sur sa trajectoire politique : l’un dirigé par Duda Mendonça et l’autre par João Moreira Salles.

Nous avons découpé le gâteau de l’anniversaire de ses 57 ans après en avoir soufflé la bougie, nous avons dit le Notre Père et le Psaume 72 dans la version de Frei Carlos lester (le bon gouvernant écoute les demandes des pauvres), puis nous nous sommes dirigés, vers le comité national de Villa Mariana, à São Paolo, pour y attendre le résultat des élections. A 11 heures du soir, ayant reçu la confirmation que 3,5 millions de voix lui manqueraient pour gagner au premier tour, Lula rentra chez lui avec Marisa. Quant à moi, fatigué, je me dirigeai vers le couvent, oubliant la viande que j’avais préparée l’après midi et laissée sur le coin du fourneau pour que Lula et Mariza puissent manger un ragoût avant d’aller dormir. Et, en cette nuit, il dormit rassasié de votes. Et nous, ses électeurs, pleins d’espérance.

Notre démocratie n’est pas encore, comme le voulaient les Grecs, un gouvernement du peuple pour le peuple. Mais, avec Lula président, ce sera la deuxième fois dans l’histoire du Brésil qu’un homme du peuple gouvernera cette nation. La différence est que Nilo Peçanha qui a gouverné le pays de juin 1909 à novembre 1910 occupa la place laissée vide par le décès d’Alfonso Pena, en tant que vice-président. Fils de boulanger, Nilo a connu la pauvreté. Lula, élu avec une large majorité, a connu la misère.

Survivant de la grande tribulation du peuple brésilien, Lula, maintenant, triomphe !


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2600.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : ALAI/America latina en movimiento, 28 octobre 2002.

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