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DIAL 3605

Postface au rapport 2021 de l’ACAT-France, Un monde tortionnaire

Frère Xavier Plassat, op

jeudi 27 janvier 2022, mis en ligne par Dial

Xavier Plassat a cette année joint à sa traditionnelle lettre aux amies et amis, ces extraits de la postface qu’il a rédigée pour le rapport 2021 de l’ACAT-France, Un monde tortionnaire. Nous la republions ici à la suite de sa lettre.


Xavier Plassat est coordinateur de la campagne de la Commission pastorale de la terre (CPT) contre le travail esclave.

J’écris ces lignes depuis le nord du Brésil. […] Membre des Forces armées sous la dictature, Bolsonaro a, pendant ses trente années de mandat de député fédéral, constamment défendu ce régime d’exception, affirmant que sa seule erreur avait « été de torturer les gens au lieu de les tuer ». 20000 personnes ont été torturées et au moins 434 en sont mortes ou ont été portées disparues. Bolsonaro a élevé au rang de héros l’une des figures les plus épouvantables de l’appareil de répression, le colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra.

Cette portion tragique de l’histoire du Brésil est entrée dans la mienne quand, un jour de 1972, nous avons accueilli dans notre communauté dominicaine de l’Arbresle le jeune frère Tito de Alencar Lima, banni de son Brésil natal début 1971, après avoir été échangé, ainsi que 70 autres prisonniers politiques, contre l’ambassadeur de Suisse au Brésil, alors séquestré par un mouvement de résistance.

Il avait 27 ans et moi 23. Naquit entre nous, frères par la grâce de saint Dominique, une relation faite de complicité et d’amitié, de sourires et de colère, de lutte et de foi, face à Sérgio Fleury : son tortionnaire, le redouté commissaire du Département d’ordre poli-tique et social de São Paulo et l’un des principaux tortionnaires de l’époque.

Au-dedans de Tito, Fleury continuait son œuvre destructrice, déchirant son âme en un mouvement sans fin allant de désistance en résistance puis de résistance en soumis-sion. La résistance, c’était lorsque Tito formait des projets, jouait de la guitare, serrait l’ami dans ses bras, jouait avec un enfant, priait, souriait. La soumission, c’était quand il obéissait au doigt et à l’œil aux intimations ahurissantes de celui qui, dans les geôles de São Paulo, se faisait appeler « le pape » et dont la voix continuait à tourmenter son esprit, encore et encore, fuyant là où il lui ordonnait d’aller, sombrant dans des pleurs impénétrables ou s’enfouissant en un mutisme désespéré.

« Ils voulaient me laisser accroché au perchoir toute la nuit »

Je m’en souviens comme si c’était hier : le 11 septembre 1973. Les radios annonçaient le coup d’État de Pinochet. Ce jour-là, j’ai trouvé Tito prostré et gémissant au pied d’un arbre, sur le stationnement de La Corbusière, notre couvent. Dès l’aube, il s’était installé là, assis à même le sol. Personne ne comprenait ses gémissements effrayants. Je me suis alors assis à ses côtés et suis resté avec lui pendant des heures et des heures, essayant en vain de lui proposer un peu d’abri, aux approches de la nuit, quand il se mit à pleuvoir. Au petit matin, j’ai dû vaincre ma propre incrédulité lorsque je compris que les tremblements de Tito et ses gémissements étaient causés par Fleury en personne. Tito lui implorait grâce pour les siens. Oui Fleury était là, présent à nos côtés, vociférant dans un haut-parleur (imaginaire) situé de l’autre côté de la petite vallée qui nous séparait du village de Saint-Pierre- la-Palud, que Tito me disait être Saint-Pierre « la Police ». L’un après l’autre, Fleury torturait ses frères et sœurs et, à l’adresse de Tito, vociférait invectives et menaces : « Communiste ! Traître ! Terroriste ! L’Église te rejette et t’interdit de fouler le sol sacré de ce couvent. Tu n’as aucune chance de m’échapper » Tant qu’il ne se rendrait pas, toute sa famille continuerait à passer « à la casserole » : ses dix frères, son père, puis sa mère. Et lui Tito, le cadet, écoutait leurs cris, accablé sous une chape de honte et de culpabilité. Je me décidai alors, moi aussi, à affronter Fleury. Je commençai, sur-le-champ, une improbable négociation avec ce monstre, pour que, à tout le moins, il autorise mon ami à prendre un peu de café chaud… Jusqu’à ce que vienne l’aurore.

À partir de ce jour, Tito oscillerait entre se rendre et résister, entre obéir aveuglément aux injonctions qui l’habitaient et tenter de leur opposer un fragile non, comme coincé entre les murs de ce nouveau « corridor polonais [1] » : mourir tout en étant condamné à survivre, vivre tout en éprouvant une mort qui ne cesse jamais.

Dans la biographie récente de Tito, écrite par Leneide Duarte-Plon et Clarisse Meireles [2], Vladimir Safatle cite cette phrase de Tito : « Ils voulaient me laisser accroché au perchoir du perroquet toute la nuit. Mais le capitaine Albernaz objecta : “Ce n’est pas la peine, on va le garder ici quelques jours de plus. S’il ne parle pas, il sera brisé de l’intérieur. Nous savons faire les choses sans laisser de traces visibles. Si tu survis, tu n’oublieras plus jamais le prix de ton audace.” » Tout indique que cette folle prémonition est devenue réalité. Oui, la folle promesse fut tenue. En dépit de toutes nos tentatives, Tito n’oublierait jamais plus le prix de son audace.

Ensemble, nous avons essayé de tisser de nouveau la trame d’une vie possible. Ensemble, nous avons voyagé, chanté, pleuré, maudit et défié Fleury. Nous avons partagé du meilleur et du pire. Enjambé le sol qui vient et fui le sol qui s’effrite. Jusqu’au jour – en août 1974, la veille de la fête de saint Dominique – où Tito décida de se débarrasser du bourreau et de la folie qu’il s’appliquait à lui insuffler. Dans un dernier mystère de résistance et de foi, Tito a renversé la prétention de Fleury à pouvoir continuer à lui voler sa vie. « Il vaut mieux mourir que perdre la vie. Option 1 : corde (suicide). Option 2 : torture prolongée. » Tels sont les derniers mots par lui griffonnés. Je compris ainsi : « Ma vie, nul ne la prend, elle est à moi. C’est moi qui la donne. »

Neuf ans plus tard, j’eus le privilège d’accompagner au Brésil le retour du corps de Tito. Dans la cathédrale de São Paulo, bondée, mais encerclée de blindés, et dans les campements de sans-terre où ensuite je me suis rendu, partout, j’ai écouté ces mots si justes : « Donner sa vie pour ses frères : il n’y a pas plus grande preuve d’amour… Si les disciples se taisent, alors les pierres crieront ! »

Pratique de la torture et esclavage : une même normalisation

Après cette visite, j’ai résolu de me fixer ici au moins pour un temps et de tenter de vivre avec le peuple de Tito un peu de l’espérance et des rêves qui l’avaient animé. Et voici que j’y suis toujours, avec déjà une trentaine d’années de militance au sein de la Commission pastorale de la terre (CPT).

Avec la campagne de la CPT contre l’esclavage moderne à laquelle je me suis alors intégré, je me suis trouvé confronté aux formes brutales d’exploitation de milliers de travailleurs agricoles. Sont devenues concrètes pour moi ces mêmes questions que je rencontre chez les militants de l’ACAT : pourquoi une telle barbarie continue, voire renaît à nouveaux frais ? Comment peut-elle rencontrer l’acquiescement tranquille de larges secteurs de la population ? Qu’est-ce qui se joue dans ce combat sans fin ? Un chrétien peut-il dormir en paix au milieu d’un tel champ de ruines ? Nous sommes devant cette question primordiale, au cœur de notre foi au Dieu de Jésus-Christ : « Où est ton frère ? Qu’as-tu fait de lui ? » En vérité : l’unique question qui vaille.

Ma conviction est que, entre la pratique de la torture et celle de l’esclavage, il y a plus d’un point commun. Ces deux systèmes se développent dans une ambiance de naturalisation, voire de normalité, qui assure leur invisibilité, autorise la tolérance, nourrit la complicité de bon aloi. Dans l’un et l’autre cas, il se produit une rupture de ce qui nous lie à l’autre, rupture proprement diabolique puisque, dans l’autre, je ne distingue plus ou je récuse cette même commune filiation qui me rend capable de proclamer, à la suite du récit biblique de la Genèse : chair de ma chair, os de mes os ! Dans l’une et l’autre situations, l’autre n’est plus qu’une chose. L’autre est réifié.

[…]

Une histoire tellement récurrente… Le 21 décembre 1511, dans l’île de La Española, le dominicain Antônio de Montesinos prononça un mémorable sermon devant une assemblée de fermiers, encomenderos de sa Majesté très catholique. « Je suis, dit-il, la voix du Christ qui crie dans le désert de cette île. Vous êtes tous en état de péché mortel, à cause des crimes que vous commettez contre les Indiens. Quel droit avez-vous de conquérir ce pays, de réduire ses habitants en esclavage, d’opprimer son peuple ? Ces gens ne sont-ils pas des êtres humains à qui vous devez le respect de leurs droits et que vous devez aimer, vous, chrétiens ? De quel droit et par quelle justice tenez-vous les Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible ? » Dans la foulée, les frères se mirent en « grève de messe ». Sans tarder, ils furent expulsés. Parmi les auditeurs, un jeune clerc nommé Bartholomé de Las Casas finit par se convaincre de libérer ses propres esclaves et rompre avec le système de l’esclavage. Pendant plus de cinquante ans il dénoncera, comme proprement « diabolique », la pratique de cette idolâtrie du profit, de l’argent (l’or !) et de la propriété.

La leçon venait de loin : dès les premiers livres de la Bible, le Dieu des Hébreux est reconnu comme celui qui entend les clameurs de son peuple réduit en esclavage, et soutient sa marche de libération vers la Terre promise. Parmi les figures de cette épopée mythique, il y a Joseph d’Égypte, icône de la (moderne) traite des êtres humains.

Lors d’une autre homélie fameuse, prononcée sur une place de Buenos Aires, il est arrivé au futur pape François, indigné, de s’exprimer ainsi : « Joseph d’Égypte, on peut le trouver dans cette ville : ici même l’esclavage n’a pas été aboli. Dans cette ville, il y a des gens qui font leur profit et se goinfrent de la chair de leurs frères, victimes du travail forcé ou de la traite de femmes en situation de prostitution. »

Pas moins forte ne fut, en 1971, l’indignation de l’évêque Pedro Casaldáliga quand, nouvellement arrivé à São Félix d’Araguaia, Mato Grosso, il écrivit sa première lettre pastorale. Il y décrit l’exploitation des ouvriers agricoles dans les grands projets de « développement » : « Attirés par de belles promesses, les peões sont transportés par avion, bateau ou camions à bestiaux jusqu’aux lieux d’abattage de la forêt. On les avise alors qu’ils devront payer le voyage. Il leur faut acheter au fermier denrées alimentaires et outils de travail, à des prix très élevés. Pour eux, pas de logement. Ils sont conduits en pleine forêt pour y abattre les arbres. À eux de construire comme ils pourront un abri de fortune. Pour l’alimentation, ils devront se débrouiller. Les conditions de travail sont les plus précaires possible. Malades et impuissants, beaucoup d’entre eux redoutent de mourir. [Certains] fuient, simplement pour survivre. Ou pour échapper à une dette qui ne fait que croître. Le peão perd toute personnalité. Les gros fermiers le tiennent pour une race inférieure qui aurait pour seul devoir de les servir, eux, les pionniers. »

« Où donc est ton frère, qu’as-tu fait de lui ? »

Le cri prophétique de dom Pedro a été à l’origine de la création, en 1975, de la Commission pastorale de la terre, en Amazonie. La CPT s’étendit ensuite à l’ensemble du Brésil, en particulier dans les zones de conflit pour la terre, se faisant présence solidaire auprès des communautés de paysans expulsés par l’avancée d’accapareurs de terres. Comme agent de base de la CPT, à partir de 1989, dans la région du Bec du Perroquet, au nord du Brésil, j’ai participé en direct à la découverte de ce nouveau continent appelé « travail esclave moderne ». J’ai vécu les différentes phases qui, à partir du négationnisme officiellement affiché jusqu’en 1994, ont, sous forte pression, conduit le Brésil à devenir une référence mondiale dans la lutte contre ce fléau, puis, au cours des dernières années, après un impeachment aux allures de golpe [3], à se rapprocher de nouveau dangereusement de son ancien et diabolique aveuglement.

Comme le souligne la commission Théologie de l’ACAT-France, « c’est Dieu qui ne supporte ni la torture, ni les pratiques dégradantes et inhumaines, ni toutes les façons que nous avons de nous écraser les uns les autres. C’est en son nom que doit s’élever notre protestation, pour que ceux qui ont soif de dignité humaine trouvent près de nous une source vive ».

Sans cesse, il nous faut nous réveiller de l’accommodation qui nous laisse tolérer des systèmes qui torturent et qui tuent, avec leurs responsables qui ne s’émeuvent ni des crimes de masse quotidiens de milliers de personnes ni de la famine de leur peuple, ou de la terre, du travail et du toit qui leur sont niés, ou de la balle perdue qui les tue.

Face aux idolâtres qui, à leurs divinités de circonstance, continuent à sacrifier la dignité et la vie de l’autre, ne cesse de résonner l’antique question posée à Caïn : « Où donc est ton frère, qu’as-tu fait de lui ? » Elle engendre, ici et maintenant, cette autre question : « Qui, victime ou en danger mortel, a besoin que je me fasse son prochain ? » Il y a en ce moment des femmes et des hommes en danger mortel, victimes de torture et, dans une logique identique, victimes des traitements cruels, inhumains ou dégradants qui leur sont infligés sans ménagement. La question nous est alors posée : « Qui va se faire le prochain de ces personnes pour les aider, au nom de leur dignité humaine bafouée ? »

Qu’au travers de la figure tragique du jeune Tito de Alencar, torturé entre les torturés de ce monde, l’exemple de tous ceux dont la vie est un combat au service du droit, de la justice et de la vie, et toutes les victimes gratuites d’une barbarie diabolique nous animent sans cesse, et toujours, à donner corps au rêve de Jésus, lui qui fut aussi un prophète torturé et assassiné par un système idolâtre, dans une Palestine occupée.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3605.
 Source (français) : Xavier Plassat, « postface » au rapport 2021 de l’ACAT-France, Un monde tortionnaire, p. 177-181.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source originale (rapport 2021 de l’ACAT-France, Un monde tortionnaire) et l’adresse internet de l’article.

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[1Appelé aussi « corridor polonais », le couloir de Dantzig ou corridor de Dantzig, désignait pendant l’entre-deux-guerres la bande de territoire située à l’ouest du territoire de la ville libre de Dantzig. Ce corridor permettait à la république de Pologne, nouvellement créée à l’issue de la Première Guerre mondiale, de disposer d’un accès à la mer Baltique – note des éditeurs du rapport de l’ACAT.

[2Leneide Duarte-Plon et Clarisse Meireles, Tito de Alencar (1945-1974), Un dominicain brésilien martyr de la dictature, Paris, Karthala, collection « Signes des temps », 2020 – note des éditeurs du rapport.

[3Coup d’État – note des éditeurs du rapport.

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